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Le Wårgard
Sigurd Skargård
La Fuite
Le vent descendait des montagnes comme une bête affamée et vorace secouant les arbres comme fétus de paille. Il sifflait entre les toits de bois, s’engouffrait dans les enclos et arrachait aux foyers des braises rougeoyantes qu’il dispersait dans la nuit. Les chiens ne dormaient plus. Les chevaux frappaient le sol de leurs sabots nerveux. Et au-dessus de tout cela, suspendu comme un présage, flottait le son grave et ancien des cornes d’alarme.
Le Wårgard appelait ses enfants comme le loup appelant ses louveteaux. Et ses enfants comprenaient qu’une menace terrible était annoncée.
Floki se tenait devant le skali, immobile et attentif, tendant l’oreille aux bruits familiers et à d’autres, porteurs de malheurs.
La grande salle derrière lui débordait de voix, d’ombres et de peur contenue. A la suite des rapports des guetteurs et des gardes postés le long du fjord, les guerriers s’étaient réunis, appelés par le Jarl Sigurd Skargård, son père. À l’intérieur, les torches tremblaient, projetant sur les murs des silhouettes qui semblaient déjà appartenir au passé. Le Jarl se devait de rester calme, du moins en apparence car la peur se sentait littéralement, il l’avait déjà tant de fois humée lors des nuits précédant la bataille. Une odeur âcre de sueur et de pisse mêlée.
Ses pensées se tournèrent vers Rituath, le Roi des Dieux et des batailles, le briseur de lance. Il souffla ses paroles si souvent exprimées.
- « Père de toutes choses...Accorde-moi la force...Encore cette fois... »
Floki n’était pas resté lors des palabres, il n’en avait aucune envie et n’en avait pas besoin.
Il savait !
Avant même que les éclaireurs ne parlent. Avant même que les mots ne prennent forme.
Il savait !
Lorsque les deux portes du skali s’ouvrirent, la lumière projeta un long rectangle jaune orangé sur le sol. Les ténèbres reculèrent, chassant avec elles les fantômes des défunts.
Des pas approchèrent dans son dos, et il les reconnut aussitôt. Ils étaient lourds, assurés. Le chef de meute, son père adoré, sortait dans la nuit.
Le vieux jarl ne portait pas son casque. Ses cheveux gris, tressés avec soin, battaient contre ses épaules larges. Son regard, lui, n’avait rien perdu de sa dureté.
- « Quatre-vingts navires. »
Sa voix ne tremblait pas.
- « Peut-être davantage. »
Le vent emporta un instant ses mots, mais pas leur sens.
Floki ne répondit pas. Il regardait la vallée, en contrebas. Les torches commençaient à s’allumer partout à la fois, comme si la terre elle-même s’embrasait lentement. Tous étaient complètement réveillés et certains couraient d’une maison à l’autre, posant des questions.
- « Combien ? » demanda enfin Floki.
Son père avait l’habitude de comprendre son fils sans que trop de paroles ne soient partagées. Floki était plutôt avare de mots. Dans ces conditions, il fallait aller au but sans tergiverser.
- « Mille quatre cents. »
Un long silence se fit.
- « Peut-être plus. »
Floki ferma les yeux. Pas longtemps. Juste assez pour entendre les Anciens Dieux. Le souffle du monde. La mémoire du sang. Mais à son grand désappointement, rien ne vint. Il les rouvrit.
- « Nous ne tiendrons pas. Pas face à cela»
Sigurd resta silencieux un instant puis il hocha la tête.
- « Non. »
Ce mot, dans sa bouche, avait le poids d’un royaume qui s’effondre.
En contrebas, un enfant pleurait.
Quelqu’un criait un nom.
Une porte claqua et un chien se mit à glapir. Le son des voix commençait à arriver jusqu’à eux et le monde continuait, ignorant qu’il touchait à sa fin.
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Le choix du destin
Dans le skali, les voix s’étaient élevées avec la lente insistance d’une tempête qui monte. Certains appelant à mourir debout, les armes à la main, d’autres évoquant une fuite qu’ils savaient honteuse mais nécessaire. Pourtant tous partageaient la même certitude silencieuse, celle que l’on ne repousse pas une mer avec une poignée de pierres.
Lorsque Sigurd entra de nouveau, le tumulte s’éteignit sans qu’il ait besoin d’imposer quoi que ce soit, comme si sa seule présence suffisait à ramener chacun à ce qu’il savait déjà au fond de lui-même. Le bois même du skali sembla se taire sous son pas. Il prit son godet de corne, le vida d’un trait sans détourner le regard, puis le reposa avec lenteur, dans un geste qui n’admettait ni retour ni discussion.
- « Nous n’avons pas le choix. Nous partons. »
Nul ne protesta, non par soumission mais parce qu’il n’y avait rien à contester, tous avaient compris avant même que les mots ne soient prononcés que ce qui devait être défendu ne pouvait plus l’être. Ils étaient des guerriers, et ils reconnaissaient sans peine l’instant où le cours d’une bataille cesse d’être incertain pour basculer irrémédiablement vers l’instant précis où lutter ne relève plus du courage mais de l’aveuglement.
Ils savaient aussi que le destin ne se discute pas, que les Dieux en tissent la trame hors de portée des hommes, et qu’aucune force, si grande soit-elle, ne peut rompre les fils qu’ils ont noués.
Floki observa longuement les visages de ses fils, Harald et Halfdan, cherchant en eux une hésitation, une faille, quelque chose qui trahirait la peur ou le refus, mais il n’y trouva que la même gravité que chez les anciens, l’acceptation dure et silencieuse qui précède les départs sans retour. Autour d’eux, aucune femme ne pleurait ; leurs regards étaient fixes, fermés, comme déjà tournés vers un avenir qu’elles refusaient de craindre.
« Les Dieux les aideraient », se dit-il, ou du moins fallait-il le croire, car ils n’étaient pas encore morts.
Au crépuscule, le signal fut donné, et les cornes s’élevèrent dans l’air froid en une plainte longue et profonde qui traversa la vallée se répercutant contre les sommets enneigés avant de retomber, étouffée, dans les forêts sombres qui entouraient Wårgard. La terre et l’air lui-même inscrivait leur départ à la mémoire du monde.
Alors le peuple se mit en marche, sans panique ni désordre, mais avec cette urgence contenue propre à ceux qui savent que chaque instant perdu rapproche de la mort, et que survivre exige d’agir sans hésitation. Les hommes, les femmes et les enfants avancèrent ensemble, guidés par les guerriers et les femmes aux boucliers, unis non par le courage seul mais par la nécessité de préserver ce qui pouvait encore l’être.
On ne prit que l’essentiel, c’est-à-dire tout ce qui pouvait être porté.
Les enfants furent enveloppés dans des peaux épaisses, les vivres entassés dans des sacs, et les tonneaux d’eau douce solidement fixés le long des flancs des snekkjur. Ils étaient tous prêts à quitter une terre qui ne pouvait plus les protéger.
Chacun avait revêtu ses vêtements les plus solides, laine contre le froid, toile contre l’usure, cuir contre la rudesse du monde, et pour les plus fortunés, la cotte de mailles ajoutant au poids du corps celui de la guerre qu’ils continueraient toujours de porter en eux.
Dans une fourrure utilisée pour le couchage, il installèrent leur épée, la hache de combat et leur couteau de chasse serrés tous trois par une large ceinture de cuir usée par le temps. Les lances étaient chargées en faisceaux dans les embarcations et les boucliers, fixés au plat-bord, formaient déjà une promesse de défense pour les jours à venir. À cela s’ajoutaient un casque à nasal et dans un sac de cuir souple, de quoi se sustenter pour deux jours - une gourde d’eau douce, de la viande séchée et quelques fruits secs.
Floki et ses deux frères, Olaf et Ivar traversèrent le village sans ralentir, gravant en eux chaque maison, chaque pierre, chaque trace d’un passé qui s’effaçait déjà. Ils savaient qu’en quittant ces lieux, ils n’emportaient pas seulement des souvenirs, mais tout ce qui avait fait d’eux ce qu’ils étaient.
Lorsqu’ils passèrent devant la maison où ils étaient nés, ils ne s’arrêtèrent pas, comprenant qu’elle n’était plus un refuge ni même un lieu, mais déjà une absence, une forme vide que le feu allait bientôt dévorer avec délice.
Un peu plus loin, près d’un enclos, le godi Björn Eriksson accomplissait un sacrifice, et la lame qu’il tenait ouvrit la gorge de la chèvre avec précision, laissant le sang se répandre dans la terre noire comme une offrande ancienne, destinée à des Dieux dont nul ne pouvait dire s’ils regardaient encore.
- « Qu’ils nous voient », murmura quelqu’un.
- « Qu’ils nous guident. » dit une autre.
Floki leva alors les yeux vers le ciel, cherchant un signe, une réponse, une présence, mais il n’y trouva que le passage indifférent du vent et la rapide dérive des nuages. Il comprit, sans vraiment se l’avouer, que les Dieux pouvaient tout aussi bien rester silencieux.
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Ce qui brûle ne revient pas
Le long des débarcadères, la nuit s’était épaissie comme une peau humide. Le vent descendait des montagnes en rafales irrégulières, charriant avec lui l’odeur âcre de la fumée avant même que les flammes ne soient visibles. Dans cette obscurité traversée de lueurs tremblantes, les hommes se mouvaient avec une gravité silencieuse, leurs gestes précis et mesurés, dépourvus de toute hésitation.
Les fils de Floki allaient et venaient entre le quai et les navires, aidant les plus âgés à franchir le rebord des snekkjur avec une attention presque rude, les mains fermes, les regards évitant soigneusement de s’attarder sur les visages qu’ils connaissaient pourtant depuis toujours.
On chargeait les tonneaux d’eau, les sacs, les outils, dans un enchaînement de mouvements réguliers que seul venait troubler le bruit sourd du bois heurté, amplifié par le silence général, au point que chaque choc semblait résonner comme un écho dans tout le village.
Son travail achevé, Harald, qui n’était encore qu’au seuil de l’âge d’homme, se tenait droit près de l’un des embarcadères, une lance solidement serrée entre ses doigts, avec cette assurance farouche que donnent moins l’expérience que la volonté de ne rien laisser paraître.
La lumière des torches glissait sur son visage et venait se refléter dans ses yeux sombres, où ne passait ni tremblement ni doute, mais une forme de tension contenue, presque dure, comme si quelque chose en lui s’était déjà refermé.
À ses côtés, Halfdan observait.
Il ne regardait pas seulement ce qui se faisait, mais ce qui se taisait : la manière dont certains hommes détournaient les yeux au moment de se croiser, le silence trop long entre deux ordres murmurés, la direction changeante du vent qui semblait hésiter entre la terre et la mer, comme incapable de choisir son camp.
Rien de tout cela ne lui échappait, et pourtant il demeurait immobile.
Floki les rejoignit enfin, avançant sans bruit malgré le désordre apparent du quai, et sa seule présence suffit à imposer autour de lui une forme d’équilibre, comme si, un instant, tout trouvait sa place.
- « Vous restez tous les deux près de moi. »
Sa voix n’était ni dure ni forte, mais elle ne laissait aucune place à la discussion.
Harald acquiesça aussitôt, dans un mouvement bref, presque instinctif.
Halfdan, lui, tarda à répondre. Son regard glissa au-delà des silhouettes, au-delà des toits encore plongés dans l’ombre, comme attiré par quelque chose d’invisible.
Puis, sans détourner les yeux, il demanda :
- « Est-ce que l’on reviendra ? »
Floki ne répondit pas immédiatement.
Lentement, il se tourna vers le village.
Les toits se dessinaient en masses sombres, les chemins disparaissaient déjà dans l’obscurité, et tout ce qui avait été familier prenait soudain une distance étrange, comme si cela appartenait déjà à un autre temps.
Alors, quelque part, une flamme s’éleva. D’abord hésitante, presque timide, vacillante sous le vent.
Puis une seconde. Puis une troisième. Et bientôt, le feu trouva sa voie.
Il courut le long du bois sec, s’accrocha aux poutres, grimpa aux toits avec une avidité silencieuse avant de s’y déployer avec une violence soudaine, transformant en lumière dévorante ce qui, un instant plus tôt, n’était encore que matière inerte.
Floki regarda sans ciller.
- « Non. »
Un mot simple, posé avec une douceur inattendue, mais qui avait le poids d’une décision implacable.
À côté de lui, Harald resserra sa prise sur sa lance, comme pour s’y ancrer.
Halfdan détourna enfin le regard, levant les yeux vers la masse sombre de la montagne, immuable et lointaine, dans l’espoir muet d’y trouver une réponse qui ne viendrait pas.
Lorsque le dernier navire fut prêt, nul ne donna l’ordre de se retourner. Et pourtant, tous le firent.
Le feu avait déjà gagné en force, engloutissant les maisons dans une progression inexorable ; les granges cédaient dans des fracas étouffés, les poutres éclataient sous la chaleur dans des craquements secs, et une pluie d’étincelles s’élevait vers le ciel noir, comme autant de fragments d’un monde en train de se dissoudre.
Floki ne détourna pas les yeux. Il regardait tout, avec une attention presque douloureuse, comme s’il cherchait à inscrire chaque détail en lui avant que tout ne disparaisse.
Les flammes montaient toujours plus haut, déformées par le vent, prenant des formes incertaines, tantôt semblables à une prière déchirée, tantôt à une malédiction ancienne dont nul ne se souvenait plus de l’origine.
Les rameurs poussèrent sur les rames et le bois gémit contre la pierre, l’eau noire les accueillit sans résistance, et bientôt les snekkjur se mirent à glisser lentement, s’arrachant aux appontements avec douceur.
Aucun chant ne s’éleva.
Aucun cri ne brisa la nuit.
Seul le bruit régulier des rames, plongeant et ressortant de l’eau avec une lourdeur mesurée, donnait à l’ensemble un rythme profond, presque organique, comme le battement lent d’un cœur immense.
Floki se tenait à la proue du premier navire, sous la tête de dragon sculptée, dont les formes anciennes semblaient observer l’obscurité avec une vigilance muette.
Il posa la main sur le bois, en sentit la solidité, la vie silencieuse qui s’y logeait encore, et dans ce contact, il retrouva quelque chose de familier, presque apaisant.
Ces navires étaient les siens. Ses œuvres. Ses enfants.
- « Porte-nous », murmura-t-il, d’une voix si basse qu’elle se perdit presque aussitôt dans le vent.
Mais le vent répondit. Il s’engouffra entre les mâts, tira sur les cordages, fit vibrer la coque jusque dans ses profondeurs, non comme une promesse, mais comme un avertissement venu de plus loin que la mer elle-même.
Les bateaux s’éloignèrent peu à peu.
Le rivage devint une ligne incertaine, puis une lueur tremblante, puis presque rien.
Et derrière eux, déjà très loin, le Wårgard disparaissait dans les flammes, consumé sans retour, comme s’il n’avait jamais existé, comme si sa place dans le monde avait toujours été provisoire.
La fumée montait en longues colonnes sombres, se tordant dans le ciel nocturne avant de s’y dissoudre lentement.
Et dans cette fumée, dans cet espace incertain entre la terre qui brûlait et la mer qui s’ouvrait, quelque chose semblait déjà se détourner.
Non pas vers les cendres.
Mais vers eux.
Comme une attention ancienne.
Comme une présence patiente.
Et cela attendait.
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La Mer
La mer ne les accueillit pas. Elle les prit et dès le premier jour, elle effaça la terre.
Les montagnes du Wårgard disparurent derrière un voile de brume, puis dans la nuit, puis ne resta qu’une étendue mouvante, sans fin, sans mémoire, qui ne gardait aucune trace de ce qu’elle engloutissait.
Les rames frappaient. Encore et encore et toujours. Ce rythme syncopé remplaça les pensées.
Floki ne quittait pas la proue et regardait. Non pas l’horizon mais quelque chose bien au-delà.
Ce quelque chose qu’il ressentait depuis longtemps.
Le vent changeait subitement, sans prévenir et le ciel aussi. Au matin, ce dernier étaient clairs et voilà qu’il écrasait le monde sous un plafond de plomb. La pluie tombait maintenant en nappes épaisses. Elle frappait les visages, les mains, les dos. Elle s’infiltrait partout, dans les vêtements, dans la nourriture...Dans les os.
Et personne ne se plaignait parce que se plaindre ne changerait rien.
Les jours cessèrent d’avoir un nom.
On mangeait quand il le fallait.
On dormait quand on le pouvait.
On déféquait sans gêne par-dessus le plat-bord.
Les enfants pleuraient moins, pas parce qu’ils allaient mieux mais parce qu’ils n’en avaient plus la force.
Au début, Halfdan compta les jours, les nuits et même les battements de rame.
Puis il s’arrêta parce que le nombre n’avait plus aucun sens.
Harald, lui, ne comptait rien, il regardait la mer comme on regarde un adversaire avec un air de défi.
- « Elle finira par céder », dit-il un soir.
Halfdan tourna la tête vers lui.
- « La mer ne cède pas. »
Harald lui sourit cruellement.
- « Alors on la brisera. »
Halfdan ne répondit pas. Il regardait l’eau. Et quelque chose en lui murmurait déjà : ...Quel sot ! On ne brise pas ce qui n’a pas de forme...
Le premier fut un vieillard. Il s’endormit et le lendemain ne se réveilla pas. Il n’avais pas poussé un seul cri. Il n’avait pas lutté. La mort l’avait juste effacé dans le silence.
On l’entoura de sa cape usée et on lui attacha aux pieds une des pierres que l’on transportait à cet effet. On le glissa doucement à l’eau, sans cérémonie. Il s’enfonça dans la mer glacée comme l’était son corps.
Le second fut un enfant et la mort se fit plus cruelle. Jusqu’au bout sa mère chanta. Quand le corps fut emporté, elle continua de chanter, longtemps, trop longtemps. Puis elle se tut et ne parla plus jamais.
Moins brutalement, la faim vint ensuite, insidieusement et cruellement. Elle s’installa dans tous les gestes et dans tous les regards enfiévrés. Les portions diminuèrent et les silences grandirent.
Un homme vola un morceau de viande. On le vit. On ne parla pas. Le lendemain, il avait disparu.
Mais c’est lors des nuits sans lune que la mer devenait une autre entité. Elle se modifiait en une masse noire indistincte encore plus vaste. Elle devenait une ennemie, plus mystérieuse et paradoxalement beaucoup plus proche. Cela vous donnait l’impression qu’à tout instant elle allait vous gober et vous engloutir dans une noirceur sans fond et sans vie.
Halfdan restait éveillé et ne pouvait pas s’empêcher d’écouter le bois du snekjja, l’eau qui caressait son bord et le souffle de toutes celles et ceux qui luttaient pour rester en vie.
Il entendait également autre chose, un quelque chose qui n’était pas là mais qui insistait. Un rythme lent et profond, comme un battement.
Bien sûr, il n’en parla pas parce qu’il savait que les mots donnent une forme aux choses. Et que certaines choses ne doivent pas en avoir.
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Terre !
Floki priait, chaque jour et chaque nuit. Il murmurait les noms anciens, les offrandes passées et les serments oubliés. Mais les Dieux restaient silencieux.
Et ce silence, n’était pas celui qu’il connaissait. C’était une absence. Un vide absolu.
Et dans ce vide. Quelque chose d’autre trouvait de la place.
Le trentième jour - ou peut-être le quarantième - le vent tomba complètement et la mer devint plate. Les bateaux cessèrent d’avancer. Le monde s’immobilisa.
Et dans cette immobilité, un homme cria. Tous se tournèrent. Il pointait l’eau, pétrifié par la peur.
- « Regardez ! »
Au début, ils ne virent rien puis sous la surface, une forme immense et lente déroulait et enroulait ses anneaux gigantesques sous la surface. Elle passa sous les bateaux, sans bruit et sans vague puis disparut. Le silence se fit total à bord des bateaux puis quelqu’un dit :
- « Ce ne sont pas les Dieux… »
Floki se leva.
- « Ne blasphème pas ! Tu ne sais pas ce que tu dis.»
Il fit silence un instant puis reprit fébrilement :
- « C’est Jörmungandr ! Le serpent de Midgard qui fait le tour de la Terre et se mord la queue. C’est l’ennemi mortel de Rituath le guerrier ! On dit dans les légendes qu’ils s’affronteront lors de la dernière bataille...Lors de la fin du monde ! » Il poussa un petit rire nerveux.
Comme si cette apparition annonçait une nouvelle, trois jours plus tard, ils virent une ligne plus sombre à l’horizon et lorsqu’ils furent plus proche, ils distinguèrent de hautes montagnes grises.
Un souffle de joie immense parcourut les bateaux.
- « Terre ! Regardez ! Terre droit devant ! »
Ils accostèrent dans un bras de mer étroit où l’eau était plus sombre et calme.
Chaque snekkja vint doucement glisser sur le sable de la plage de sable gris.
Floki et tous les autres se jetèrent par-dessus le plat-bord afin de poser le plus vite possible les pieds sur terre. Au début, cela tangua un peu puis assis, couchés, debout, ils s’étreignirent et se mirent tous à parler en même temps, à crier leur joie d’être parmi les vivants.
Floki avait rejoint la ligne d’arbres qui annonçait la fin de la plage et se baissant, il prit une poignée de terre. Elle était noire, grasse et vivante, presque tiède dans sa main.
Il ferma les yeux et cette fois quelque chose répondit à son appel mais ce n’était pas une bénédiction. Une menace latente pesait sur eux...Sur lui.
Il ressentit qu’ici, un malheur infini ternirait à jamais le reste de sa vie.
Par instinct, le camp fut dressé avant la nuit. On ne dort pas à découvert sur une terre inconnue.
Les tentes furent montées et des feux allumés et les sentinelles désignées.
Les gestes revenaient comme si le corps se souvenait mieux que l’esprit.
Sigurd et Floki supervisèrent toute l’installation sans beaucoup parler.
Leurs regards de chef observaient tout. Les lignes du terrain et au loin plus à l’ouest, les énormes blocs de pierres qui s’étaient écrasés sur une forêt entière. Des géants, sans doute s’étaient battu avec ardeur.
Toujours en silence, ils sentirent le vent. Il avait l’odeur salé de la mer, la douce flagrance de la pourriture végétale et l’arôme âcre de la fumée s’élevant un peu partout des feux allumés devant les tentes dressées.
Halfdan regardait avec fierté ces deux hommes qui avaient fait de lui ce qu'il était. Sigurd et Floki se tenaient debout, côte à côte face à la mer tumultueuse.
Cela le mit en joie et il reprit la prière de ses pères:
- « Père de toutes choses...
Dernière modification par Milo (2026-03-30 20:49:18)
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Accueil – Installation – L’escarmouche
Le lendemain, alors que la brume se dissipait à peine, deux silhouettes apparurent à la lisière du camp : un vieil homme et, sans doute, son fils. Ils avançaient lentement, hésitants, effrayés.
Le plus âgé tremblait. Ses mains, crispées, s’accrochaient au bras du jeune homme. Leurs regards fuyants trahissaient une crainte profonde, presque ancrée dans la chair.
Ils ne parlaient pas la même langue. Pourtant, leurs signes et leurs mimiques suffisaient.
Ils montrèrent la forêt. Puis le camp. Puis leurs cœurs. Ils suppliaient.
Avec des gestes maladroits mais éloquents, ils mimèrent les attaques : des bandes de pillards surgissant des bois, volant, brûlant, tuant. Leur vie n’était plus qu’attente et terreur, suspendue à la prochaine incursion.
Dans un geste humble, ils offrirent ce qu’ils possédaient encore : leur terre, leur accueil et leur confiance. En échange, ils demandaient protection. Au nom des dieux.
Autour d’eux, les guerriers échangèrent des regards lourds de sens. Certains plissaient les yeux, méfiants. D’autres observaient le vieil homme, ses mains tremblotantes, ses épaules voûtées - non par l’âge, mais par la crainte.
Le fils, lui, ne tremblait pas. Il tenait bon. Mais ses yeux trahissaient la même détresse.
Sigurd finit par s’avancer lentement, il suivit du regard la direction indiquée par le vieil homme : la forêt et, au-delà, l’inconnu. Il ne comprenait pas leurs mots, mais il en saisissait l’essentiel.
Malgré tout, accueillir ces étrangers dès leur arrivée, c’était ouvrir une porte. Une ouverture ou pouvait s’engouffrer la guerre. Et ils n’étaient pas encore prêts à se battre. Ils avaient d’autres priorités.
Un murmure parcourut les rangs. Le Jarl leva la main et le silence retomba aussitôt.
Il s’approcha du vieil homme, si près qu’il pouvait voir ses doigts blanchir sous la tension. Lentement, sans un mot, il posa sa main sur la sienne en signe d’accord tacite. Un geste simple. Mais lourd de sens.
Puis il fit un signe et l’on apporta de l’eau et du pain. Ce n’était pas encore une promesse. Mais ce n’était plus un refus.
Le chef se tourna vers ses guerriers.
- « Ils ne demandent pas seulement de l’aide. » dit-il enfin.
- « Ils nous offrent aussi la leur. Ils seront nos yeux sur cette terre inconnue, et notre voix auprès de ceux qui y vivent. »
Il marqua une pause, puis ajouta plus bas :
- « Ils nous offrent peut-être aussi un ennemi… »
Au loin, la forêt semblait respirer. Et, pour la première fois depuis longtemps, elle n’était plus seulement un abri mais aussi une menace.
Les jours suivants furent consacrés à renforcer le camp.
On abattit les arbres les plus proches pour ériger des palissades sommaires. Des fosses furent creusées afin d’y stocker vivres et outils. Chacun participait : femmes, anciens, enfants. Ici, nul n’était inutile.
Les premiers jours furent calmes.
Le vieil homme et son fils restaient près du feu, toujours au plus près de la chaleur. Ils ne souriaient jamais. Leurs regards restaient fixés sur la lisière de la forêt, comme on guette une bête tapie dans l’ombre. Et un matin, la bête sortit.
Ils surgirent sans un cri.
Une dizaine d’hommes sales et rapides. Armés de haches courtes et de lances ébréchées, ce n’étaient pas des guerriers mais des charognards.
Ils pensaient trouver une proie facile. Ils trouvèrent autre chose.
Sigurd n’eut pas besoin de donner d’ordre. Les siens étaient prêts et l’affrontement fut bref et brutal.
Le premier assaillant tomba avant même de comprendre. Le second hurla avant qu’une hache lui tranche la tête. Le troisième tenta de fuir. En vain. Tous furent tuer dans l’heure et aucun viking n’était blessé.
On n’attaque pas des hommes qui ont déjà tout perdu et encore moins des guerriers à l’âme amère.
Quand le silence revint, il ne resta que des corps étendus. Le sang sombre maculait la neige. Le souffle des survivants s’élevait en nuages dans l’air froid.
Le vieil homme pleurait de soulagement. Il serrait son fils contre lui. Ce dernier avait blêmi.
Sigurd, lui, ne se réjouissait pas. Il regardait la forêt et il était certain que d’autres viendraient.
Ce n’était qu’un début.
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Les premières décisions et divisions
Le soir même, les voix s’élevèrent.
- « Nous devons frapper les premiers. »
- « Non. Nous devons nous fortifier. »
- « Partir serait plus sage. »
- « Partir ? Encore ? »
L’indécision changeait les hommes. Elle les divisait. Certains voulaient conquérir. D’autres simplement vivre.
Le Jarl Sigurd Skarskard écouta longtemps sans dire un seul mot puis il se leva et le silence se fit.
- « Nous ne sommes plus en fuite. »
Un murmure parcourut l’assemblée.
- « Ici… nous bâtissons. »
Il marqua une pause, son regard passant d’un visage à l’autre.
- « Ceux qui viendront chercher la guerre… la trouveront mais ce ne sera pas nous qui la porterons. »
Ces paroles n’était pas un compromis, c’était une ligne de conduite donnée pour le bien de tous.
Les jours suivants, Sigurd convoqua tous les hommes et femmes capables de se tenir debout.
Au centre du camp, sur une terre encore marquée par les combats récents, il traça un cercle.
- « J’ai pris une décision. Ici, personne ne décidera seul même pas moi votre Jarl. »
Certains échangèrent des regards surpris.
- « Nous sommes trop peu nombreux pour nous diviser et trop nombreux pour suivre aveuglément un seul homme. Il est vrai que nous avions nos Things mais à présent, je suis le seul Jarl. Les autres sont loin. »
Il désigna le cercle.
- « Chacun aura une voix et tous devront l’entendre. »
Ainsi naquit leur premier conseil.
On y parla de tout : des récoltes, des gardes, des alliances possibles avec les habitants, des représailles à éviter ou à préparer. Ce n’était pas encore un royaume mais ce n’était plus une simple troupe.
Une semaine plus tard, une décision allait tout changer. Des traces furent découvertes à l’orée de la forêt. On les observait sans les attaquer. La leçon avait été bien apprise !
Le conseil se réunit. Fallait-il frapper ? Ou attendre ? Ou encore négocier ?
Les voix s’élevèrent à nouveau dans un brouhaha de voix. Cette fois elles étaient plus fortes et plus tranchées. Sigurd, écouta et regarda le cercle du conseil.
Floki demanda la parole et ce tint dans le cercle
- « Par tous les Dieux Anciens, nous ne serons pas comme ceux qui brûlent et prennent. Nous venons nous installer ici, pas saccager ni piller ! »
Un silence se fit puis son fils Harald intervint avec mauvaise humeur.
- « Nous devons tous les exterminer ! Nous sommes des vikings ! »
Certains guerrier hurlèrent leur approbation puis ce fut au tour d’Halfdan.
- « Envoyons des hommes, non pour tuer mais pour parlementer. Vous les avez vu ! Ce sont des gueux malpropres et affamés ! Quelle gloire en retirions-nous en les combattant ? »
Un autre silence se fit et le Jarl annonça :
- « Qui est pour attaquer ? »
Une quinzaine de mains tenant des hache se levèrent
- « Qui est pour parlementer ? »
Une cinquantaine de mains vides se levèrent. Certains serrèrent les poings. D’autres hochèrent lentement la tête car le choix était fait. Et avec lui naissait quelque chose de fragile.
Ce n’était pas le choix d’une idée mais le choix d’un homme qui ressortait de tout cela.
Harald, suivit de vingt guerriers quittèrent le groupe pour se diriger vers une grande tente.
Cette nuit-là, Sigurd et Floki se tinrent seuls face à la montagne aux runes. Ils ne parlèrent pas.
Le vent froid venait des géantes grises aux blancs bonnets, il glissait sur la pierre comme un souffle ancien.
Floki murmura :
- « Père de toutes choses... »
Ils ne savait pas encore si les dieux les guidaient ou s’ils les observaient mais une chose était certaine : Skarkland n’était plus seulement une idée, elle commençait à exister.
Dernière modification par Milo (2026-04-01 20:30:03)
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La première guerre de Skarkland
À l’aube, alors que le jour hésitait encore à s’arracher à la nuit, la brume demeurait suspendue aux pins, lourde, presque ouateuse. Elle s’enroulait autour des troncs sombres comme une présence ancienne refusant de se dissiper. L’air lui-même semblait chargé d’une humidité froide qui collait à la peau, mêlée à l’odeur noire de la terre détrempée, du bois brûlé à demi consumé et de ces cendres encore tièdes qui témoignaient d’un repos trop court.
Ce fut dans ce silence épais, presque irréel, que le brame du cor jaillit.
Un son long et clair, vibrant dans l’air du matin.
L’alerte était donnée et pour cette deuxième attaque, ils arrivaient très nombreux.
Sigurd ne bougea pas immédiatement ; il se contenta de fixer la lisière, les yeux plissés, le regard dur, comme s’il cherchait à arracher à la brume ce qu’elle tentait encore de dissimuler. Peu à peu, les formes émergèrent - d’abord incertaines, tremblantes, puis de plus en plus nettes - jusqu’à ce que la forêt elle-même semble accoucher de cette multitude.
Ils sortaient du couvert des arbres avec une lenteur terrible, non pas comme des hommes marchant à la guerre, mais comme une marée sombre qui, inexorablement, gagne la rive sans jamais se hâter, certaine de sa force et de son nombre. Leurs casques étaient disparates, leurs boucliers fendus, leurs armes ébréchées, mais ce qui frappait le plus, au-delà du désordre apparent, c’était l’uniformité de leurs regards - vides, éteints et dénués de toute flamme humaine.
Ce n’était pas une armée. C’était un loup affamé qui avançait, non...C’était toute une meute, appelée par la promesse du sang.
Longtemps, Sigurd observa sans dire un mot, son souffle régulier contrastant avec la tension qui montait autour de lui, palpable, presque matérielle, comme si l’air lui-même se resserrait.
Puis, d’une voix calme, presque détachée :
- « Malheureusement, ils ont appris. »
Derrière lui, Harald ne put contenir plus longtemps ce qui bouillait en lui ; un rire nerveux, désaccordé, lui échappa, et ses paroles se précipitèrent, heurtées, trahissant une peur qu’il ne parvenait pas à dissimuler sous l’amertume :
- « Je vous l’avais dit… je vous l’avais dit ! Regardez-les ! Ils vont nous massacrer, violer nos femmes, prendre nos enfants… nous aurions dû... »
Il n’acheva pas car son père, Floki, s’était jeté sur lui avec une soudaineté brutale, ses doigts venant saisir ses joues avec une force presque douloureuse, écrasant sa mâchoire et l’obligeant à soutenir son regard. Leurs visages étaient si proches que leurs souffles se mêlaient - celui de Floki, âcre, chargé de bière et de colère contenue.
- « Tais-toi. »
La voix était basse, mais chargée d’une violence glaciale.
- « Tu me fais honte. »
Ses doigts se crispèrent encore, comme pour ancrer ces mots dans la chair même.
- « Ils sont là, maintenant. Alors tiens-toi droit, ne te pisse pas dessus et prie les dieux qu’ils te trouvent digne. »
Il le repoussa sans ménagement et se détourna aussitôt, comme si Harald ne méritait déjà plus son attention, pour saisir ses armes ; le cuir du pommeau de l’épée grinça sous ses mains, et le métal froid de la hache lui renvoya, l’espace d’un instant, la dure réalité de ce qui venait.
Autour d’eux, le camp s’animait, non pas dans la panique désordonnée des hommes surpris, mais dans cette urgence contenue de ceux qui savent - qui ont déjà vécu cela, et qui n’attendent plus rien d’autre que la bataille. Ils étaient toujours prêts à se battre, à mourir debout, l’arme à la main pour la gloire de leurs Dieux.
Sigurd désigna alors, d’un geste bref, le passage étroit où la rivière venait longer un amas de roches sombres, sculptées par le temps et l’eau ; le courant y grondait sourdement, frappant la pierre avec une régularité obstinée, comme un battement ancien. Là-bas, le nombre des attaquant ne serait plus un soucis.
- « Là. »
Ils reculèrent en ordre, leurs pas s’enfonçant dans la terre gorgée d’eau, glissant parfois sur les racines invisibles, tandis que, derrière eux, la masse ennemie continuait d’avancer, implacable.
Puis la voix de Sigurd s’éleva, puissante, tranchante :
- « FORMEZ LE MUR DE BOUCLIERS ! »
Et aussitôt, comme un seul corps, les rondaches se levèrent, le bois venant heurter le bois dans un claquement sec, presque solennel, dessinant une ligne blanche marquée du corbeau noir.
- « SERREZ VOS LANCES ! »
Les hampes s’ajustèrent, les pointes se dressèrent, formant une barrière hérissée, prête à mordre.
- « RESSERREZ LES RANGS… TENEZ LA LIGNE ! HUA ! »
Alors les hommes frappèrent leurs boucliers, et le rythme profond, régulier, monta comme un cœur collectif battant dans la poitrine de chacun.
Puis vint le choc. Il ne fut pas seulement entendu : il fut ressenti par chaque homme.
Une onde brutale remonta le long des bras, brisa les épaules, fit vibrer les dents dans les mâchoires serrées ; le bois gémit, le fer crissa, et dans ce fracas confus, il devint impossible de distinguer ce qui cédait - le bouclier, l’os ou la volonté.
L’odeur du sang, chaude, épaisse, envahit l’air presque aussitôt, se mêlant à celle de la sueur, de la terre remuée, de la merde et de la peur.
Les cris éclatèrent. Certains, aigus, déchirés par la douleur. D’autres, rauques, portés par cette fureur aveugle qui saisit les hommes lorsqu’ils basculent au cœur du combat.
Les pillards frappaient sans ordre, sans mesure, poussés par une nécessité primitive qui ne laissait place à aucune hésitation : tuer, ou être tué - non plus comme une idée, mais comme une évidence brûlante, inscrite dans chaque geste.
Vague après vague, ils venaient s’écraser contre le mur mais les vikings tenaient et rendaient coups pour coups. Chaque pas gagné était payé d’un tribut de sang si lourd qu’il en devenait presque insoutenable ; un frère tombait, un voisin s’effondrait, un ami disparaissait dans la mêlée, et pourtant, nul ne pouvait s’arrêter, nul ne pouvait même vraiment regarder. Car céder un seul pas coûtait davantage encore.
Derrière la ligne, le vieux paysan et son fils, les mains tremblantes mais le regard fixe, tenaient une pierre, simple et dérisoire, prêts à frapper quiconque franchirait la barrière - et dans ce geste, il y avait toute la vérité de cet instant : ce n’était plus une bataille, mais une épreuve de volonté et de survie.
C’est alors que Harflan aperçut une faille dans les assauts répétés des assaillants. Ils se portaient systématiquement vers l’avant, incapables de concevoir autre chose que l’assaut frontal, comme une bête qui ne sait mordre que ce qui lui fait face.
Il se pencha vers son ami Erik, sa voix était à peine audible dans le tumulte :
- « Passe le mot. Il me faut cinquante volontaires. »
Puis, tournant brièvement la tête vers son frère d’arme, il esquissa un sourire où se mêlaient fatigue et résolution :
- « Si nous tombons… nous tomberons en guerriers. Et le Valhöll nous ouvrira ses portes. »
Les cinquante furent réunis et sans attendre, ils s’éclipsèrent en contournant la masse en lutte, ils longèrent la rivière, s’enfonçant dans l’eau glacée qui mordait leurs jambes et menaçait à chaque pas de les faire chuter sur les pierres traîtresses ; derrière eux, le fracas du combat persistait, sourd, continu, comme le grondement d’un orage qui ne s’éloigne jamais tout à fait.
La brume les dissimulait à moitié. Leurs souffles étaient courts et leurs mains glacées et crispées.
Puis, soudain, ils surgirent et le cri qu’ils poussèrent déchira l’air, brutalement, sauvagement. Il était porteur de toute la violence contenue en leurs âmes. Ils frappèrent dans le dos de l’ennemi.
Le premier homme tomba sans comprendre, le second se retourna trop tard, le troisième hésita - et cette hésitation le tua. La ligne ennemie se fissura puis se rompit face à ces hommes venus de nulle part.
Devant eux, Sigurd aperçut son neveu Harflan et sentit le basculement des forces en œuvres, imperceptible d’abord, puis évident ; il leva alors son épée et hurla :
- « EN AVANT ! »
Le mur se mit en mouvement, lentement, inexorablement. Comme les pas d’un géant qui écrase tout sur son passage. Alors la peur changea de camp. Elle s’insinua dans ces regards vides, les troubla, les remplit, jusqu’à ce que la cohésion déjà fragile cède entièrement.
Ce ne fut pas une retraite, ce fut un effondrement presqu’instantané.
Et ce fut la fuite désordonnée, hurlante, où chacun ne cherchait plus qu’à survivre, abandonnant les morts, les blessés, les siens. Les survivants se dispersèrent dans la forêt, certains furent rattrapés et d’autres tombèrent plus loin.
Enfin, Sigurd leva la main.
- « ASSEZ ! »
Sa voix trancha net à travers le tumulte.
- « CESSEZ LE COMBAT ! »
Peu à peu, les armes s’abaissèrent, les souffles se firent plus lourds, et le silence retomba, massif, presque irréel après la fureur.
Il ne restait plus que les gémissements des blessés, le clapotis obstiné de la rivière… et partout cette odeur ferreuse de sang.
Déjà, dans les branches sombres, les corbeaux se rassemblaient, immobiles et patients. Ils savaient, comme toujours que le festin ne faisait que commencer.
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Le peuple de la vallée
Ils avaient gagné mais Cattégat saignait. Beaucoup d’hommes et de femmes aux boucliers étaient tombés. Le fils du vieil homme était à genoux, couvert de sang qui n’était pas le sien.
Personne ne cria victoire parce que tous comprenaient que ce n’était peut-être que le début.
Le soir, face à la montagne, ils dressèrent des bûchers et y placèrent les corps de leurs morts. Ceux-ci tenaient dans leurs mains froides comme la pierre, l’épée ou la hache qui les avaient servi parfois toute une vie.
Sigurd se tint devant les siens.
- « Aujourd’hui, nous avons tenu...Ensemble... »
Sa voix était grave et fatiguée.
- « Demain, ils reviendront peut-être. D’autres, ou les mêmes. Peut-être en plus grand nombre. »
Il regarda chacun.
- « Alors écoutez-moi bien. Ici, aucun homme ne prendra les armes pour lui seul et aucun sang ne sera versé sans raison mais si Cattégat est menacée… »
Il posa la main sur son épée.
- « Alors, nous les enfants de Rituath, nous répondrons ! »
En réponse, les guerriers frappèrent leurs boucliers du poing ou de l’arme qu’il portait en hurlant leur approbation. Ce n’était plus une promesse, cela devenait une véritable loi.
L’on bouta le feu aux bûchers et les flammes s’élevèrent vers les cieux comme autant d’offrandes faites aux Anciens Dieux.
Cette nuit-là, le feu brûla longtemps et dans la montagne, les veines blanches semblèrent luire faiblement sous la lune. Comme si les runes avaient vu. Comme si elles leurs répondaient en retour.
Une réponse à leur attente ne mit pas longtemps à se manifester.
Trois jours après la bataille, alors que les morts n’étaient pas encore tous honorés, une délégation apparut sur les hauteurs. Ce n’était plus des pillards mais des hommes se tenant droits, alignés et organisés. Ils descendaient lentement vers le camp, tous armés mais ne montrant aucun signe d’hostilité. Ce n’était plus une bande de pendards car leurs boucliers étaient entiers, leurs vêtements propres et les regards lucides.
Le vieil homme tomba à genoux en les voyant et murmura un nom : Verguth. Cette fois, il ne manifesta aucune peur, il prononçait même ce mot avec un certain respect. Sigurd l’entendit mais ne comprit pas. Tous saisirent néanmoins que ceux-là n’étaient pas venus pour mendier.
Ils se rencontrèrent à mi-chemin. Pas dans le camp, ni dans les bois.
Sigurd suivit de Floki, d’Harald et d’Halflan s’avancèrent avec quelques hommes. Le fils du vieil homme était là aussi, tremblant mais debout.
En face, celui qui visiblement était leur chef - un homme d’âge mûr, aux traits marqués, au regard calme et sage- n’était pas un chef de guerre mais plutôt un godi ou simplement un homme emplit par la sagesse des ans.
Ils parlèrent. Ou plutôt… ils essayèrent car les mots échouaient.
Alors ils firent comme l’homme âgé et le jeune homme, ils montrèrent par des gestes précis ce qu’ils essayaient de dire au vikings.
Le chef montra la terre, les armes et les morts qui n’avaient pas encore eu de sépultures.
Puis Sigurd eut une idée, il posa son épée au sol devant le chef.
Pour le Jarl, la symbolique de déposer les armes était un geste lourd de sens et non sans conséquences. L’homme d’âge mûr observa attentivement Sigurd puis lentement, il retira la hache pendant à sa ceinture ouvragée et la déposa aux pieds du Jarl.
Dernière modification par Milo (2026-04-07 12:50:30)
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Du pacte à la trahison
L’intuition précéda la certitude. Dans l’ombre moite des huttes, Sigurd et ses compagnons finirent par assembler les pièces du puzzle. Ces hommes étaient les "Verguth". Leur peau sentait la terre retournée et la fumée de tourbe ; ils étaient les racines de cette vallée, accrochés à leurs versants depuis des âges que même la mémoire des anciens peinait à dater.
Ils parlaient de pillards, de lames surgies de la brume et de deuils répétés. Pourtant, malgré l’odeur de la mort qui les avait si souvent visités, ils demeuraient là, obstinés comme le lichen sur le granit. Ils étaient des bâtisseurs de bois et de foi, élevant des temples à la gloire de dieux qui semblaient, hélas, bien silencieux face à la menace.
Puis, les Vikings étaient arrivés. Une force de fer et de cuir, exhalant une odeur de sel marin et de sang séché. Des étrangers au regard d’acier, capables de rire là où d’autres s’effondraient. Le vieux chef des Verguth ne proposa pas de soumission - son peuple avait déjà trop ployé - mais un "pacte".
Le soir même, l’air de la tente de Sigurd était saturé d’une chaleur lourde, mélange de sueur humaine, de fourrures humides et du parfum résineux du bois de pin qui craquait dans le foyer. L’hiver, dehors, griffait la toile de son souffle glacé.
Le chef de la vallée s’agenouilla. Ses doigts calleux, tachés par le travail de la terre, tracèrent un sillon profond dans le sol meuble. D’un côté, il fit glisser une poignée de grains d’orge, dorés comme un espoir ; de l’autre, il déposa une lame de couteau, froide et grise. Son regard, voilé par les années mais brûlant d’une intensité désespérée, se planta dans celui de Sigurd.
Ce dernier ne cilla pas. Le silence se fit si dense qu’on entendait le grésillement de la graisse dans le feu. Lentement, il tendit ses mains massives et, d’un geste délibéré, s’empara des deux. Un frisson, un murmure semblable au ressac de la mer, parcourut l’assistance.
Ses mains se refermèrent sur les grains, rugueux contre sa paume :
- « Nous sèmerons, et nous échangerons. »
Puis, le tranchant du métal mordit légèrement sa peau alors qu’il saisissait la lame :
- « Nous nous battrons avec vous. »
Le vieux chef laissa échapper un soupir tremblant, dévoilant un sourire édenté, tandis que le pacte se scellait dans la chaleur de la tente. Mais à l’extérieur, sous la lune pâle, le doute persistait, acide.
Les jours suivants virent naître des frictions : l’odeur de la peur des Verguth irritait les guerriers de Cattégat, dont la brutalité heurtait la prudence des paysans. Floki, immobile comme un corbeau sur une branche, observait ces deux mondes se frôler sans se mêler, comprenant que l’alliance n’était qu’un voile jeté sur un abîme de rancœur.
La nuit tomba, muette, dépourvue du moindre souffle de vent. Sigurd, étendu sur sa couche, sentait une électricité sourde lui hérisser les poils de la nuque. Le silence était trop parfait, presque artificiel.
Puis, une odeur l’agressa. Âcre, suffocante, elle se glissa sous la tente : la fumée.
Il jaillit de ses fourrures, le cri déchirant ses poumons :
- « DEBOUT ! AU FEU ! »
Mais il était trop tard. En sortant, le spectacle lui glaça le sang. Au loin, le camp des Verguth n’était plus qu’une plaie béante de lumière rouge dans le velours de la nuit. Les flammes, telles des langues de bêtes affamées, léchaient le ciel, dévorant le chaume des toits dans un fracas de crépitements. Des silhouettes noires couraient, hurlant dans le chaos, leurs voix portées par l’écho cruel des montagnes.
Lorsqu’ils atteignirent le village, l’odeur de la chair brûlée et du sang chaud avait remplacé celle de la terre. Le sol n’était plus que boue et cendres. Sigurd avança parmi les décombres, ses bottes s’enfonçant dans une terre devenue poisseuse.
L’horreur le frappa de plein fouet. Ce n’était pas l’œuvre d’un ennemi lointain. Parmi les cadavres, il reconnut des visages familiers, des hommes de sa propre escorte, les mains rougies non par l’honneur, mais par le carnage. Un massacre, une trahison née des entrailles de son propre camp.
Sigurd s’approcha d’un survivant qui rampait dans les cendres. Le visage du mourant était un masque de suie et de larmes.
- « Qui ? » murmura Sigurd, la voix étranglée par une rage froide.
Le survivant leva un doigt tremblant vers l’obscurité, là où les coupables s’étaient repliés, et sa voix ne fut qu’un souffle haineux :
- « Harald... Harald ! » et il rendit l’âme.
Dernière modification par Milo (2026-04-07 12:48:19)
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Le fils de la guerre
Harald ne s’était pas caché. Il se tenait au centre du chaos, l’épée encore souillée du sang des innocents. Il était entouré de ces lieutenants qui l’avaient suivi.
Son regard n’était pas fou, il était clair et sûr de lui.
- « Ils étaient faibles. » dit-il simplement.
Le silence autour de lui était plus lourd que n’importe quel cri.
Sigurd s’avança vers son petit-fils et chaque pas semblait peser une vie.
- « Nous avions juré aux noms de nos Dieux, Harald. »
Ce dernier haussa les épaules.
- « Tu as juré...Pas moi ! Ni eux. » dit-il en montrant ses hommes.
Un frisson parcourut les guerriers. Et Harald poussa un cri en martelant chaque mots:
- « PAS...MOI...PAS...MOI ! »
Il se calma et continua sur le ton de la discusion.
- « Ils nous auraient trahis tôt ou tard. Tu le sais. »
- « Non. Ce sont des hommes de parole. »
La voix de Sigurd était basse et tranchante. Son cœur se déchirait entre deux idées, prendre ce jeune homme dans ses bras et l’étreindre ou lui planter son épée dans le cœur.
- « Nous avions un choix à faire et nous avons choisi la paix. »
Harald fit un pas.
- « Tu as choisi la faiblesse !»
Un murmure. Des regards qui se détournent. D’autres qui approuvent. La fracture était là, bien présente, visible depuis le tout début. Mais ce qui était advenu était irréparable et irréversible.
- « Nous aurions pu régner. » dit Harald.
- « Maintenant, nous avons pris ce qui devait l’être. »
Sigurd secoua lentement la tête.
- « Non, tu te trompes. Tu as pris des vies, rien de plus. »
Il désigna les flammes et le corps des hommes, des femmes et des enfants.
- « Tu viens de briser ma confiance en toi devant les hommes et devant les Dieux. »
Personne ne bougea parce que tous comprenaient que ce qui allait suivre déciderait de tout.
Pas seulement pour Harald, Cattégat ou le Skarkland en entier.
Sigurd leva la main vers les hommes d’Harald.
- « Ceux qui l’ont suivi...Je vous laisse choisir votre sort car vous n’avez qu’obéit à votre seigneur. »
Le silence se fit pesant. Un seul homme quitta le groupe d’Harald en faisant un pas. Puis un autre guerrier fit de même et se placèrent dans les rangs de Sigurd. Les autres restèrent par loyauté ou par conviction.
Ce ne fut pas une bataille, ce fut bien plus court. Plus brutal et surtout bien plus triste.
Des hommes qui s’étaient battus côte à côte, quelques jours plus tôt, levèrent leurs armes les uns contre les autres. Il n’y eut pas de cris de guerre mais seulement des souffles. Des chocs sourds et des regards brisés. Et quand tout fut terminé, Harald était à genoux.
Sigurd s’approcha de son petit-fils suivit de Floki qui n’y croyait toujours pas.
Harald releva la tête et son regard retint celui de son père.
- « Tu aurais fait la même chose à mon âge. » dit-il.
Floki resta silencieux un instant.
- « Non, je n’aurais jamais trahis les miens. C’est pour ça que tu dois mourir mon fils. »
Floki dû s’appuyer sur sa hache pour ne pas tomber...
À l’aube, les feux s’éteignirent mais quelque chose d’autre brûlait chez les Verguth, la confiance, l’innocence et le pacte toujours présent dans leurs esprits.
Les survivants de la vallée regardaient désormais Cattégat et leurs habitants avec peur et une haine bien compréhensible.
Sigurd se tenait seul face à la montagne. Les runes devinées dans la pierre semblaient plus froides et plus lointaines.
- « Père de toutes choses. » pria-t-il.
Il savait désormais que les dieux n’empêchent jamais les hommes de devenir leurs propres fléaux.
Dernière modification par Milo (2026-04-09 16:29:50)
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L’aigle de sang
Harald ne fut pas exécuté sur-le-champ.
Sigurd le fit enchaîner car il n’arrivait pas à voir ce jeune homme de son sang comme un ennemi.
Quelque chose en lui résistait, obstinément. Il le considérait donc comme un petit-fils que l’on refuse de regarder plutôt que comme un traître à abattre.
- « Enfermez-le. » avait-il simplement dit.
Pendant trois jours, Harald resta enfermé, sous la garde de ceux-là mêmes qui avaient combattu à ses côtés. Aucun ne lui adressa la parole et personne ne leva la main sur lui. Le silence était pire que les coups. Personne ne lui donna à manger ni à boire.
Tous savaient qu’Harald ne mourrait pas d’une mort ordinaire.
Le quatrième jour, Sigurd convoqua le Thing et tous vinrent.
Les hommes de Cattégat.
Les Verguth survivants de la vallée. Même ceux qui haïssaient désormais les Vikings se présentèrent, attirés par ce qui allait se jouer.
Car la loi devait être vue et devait être respectée.
Le cercle se forma lentement, lourd de regards et de jugements tus.
Harald, entouré de deux gardes, fut amené au centre.
Ses chaînes raclaient la terre noire à chacun de ses pas.
Il faisait face à son Jarl et à son grand-père. Un instant, leurs regards se croisèrent et Sigurd détourna les yeux le premier. Il s’avança néanmoins, le visage fermé, la voix incertaine lorsqu’il prit la parole :
- « Harald...fils de Cattégat. » Un murmure parcourut l’assemblée.
- « Tu as brisé le pacte !»
- « Tu as souillé notre nom ! »
- « Tu as versé un sang innocent ! »
- « Pour tout cela...les Anciens Dieux se sont détourné de toi et les hommes également...Seul Virdumar t’accueillera dans son enfer de glace loin du Valhöll... »
Il marqua une pause. Sa mâchoire se crispa.
- « As-tu quelque chose à dire pour ta défense ? »
Harald resta silencieux un instant, puis releva légèrement la tête.
- « J’ai fait ce que je devais faire. »
Quelques hommes grondèrent. D’autres baissèrent les yeux.
Sigurd inspira profondément.
- « Selon la loi que nous avons jurée… »
Sa voix se durcit, cette fois sans trembler.
- « Tu dois être jugé. »
Puis, lentement, il se tourna vers Floki.
- « Et c’est ton père… qui a demandé que justice soit rendue… et que la sentence soit exécutée par ces propres mains. »
Un souffle parcourut le cercle et certains fixèrent l’homme par qui le malheur était arrivé.
Floki s’avança lentement.
Chaque pas lui semblait plus lourd que le précédent, comme si la terre elle-même cherchait à le retenir.
Arrivé face à Harald, il s’arrêta et son fils leva enfin les yeux vers lui.
Et en un instant, il n’y eut plus de chef.
Plus de traître mais seulement un père et son enfant.
- « Tu aurais dû m’écouter… » murmura Floki, la voix brisée.
Harald esquissa un sourire fatigué.
- « J’ai fait ce que tu m’as appris toute ma vie. »
Ces mots frappèrent plus fort que n’importe quelle arme.
Floki ferma les yeux et le silence se fit absolu.
Lorsqu’il les rouvrit, des larmes roulèrent lentement sur ses joues.
Il ne les essuya pas.
Alors, d’une voix que chacun dut forcer pour entendre, il prononça la sentence que tous avaient validée :
- « L’Aigle de sang. »
Le rituel fut préparé sans un mot. Un large cercle fut tracé et deux pieux furent plantés dans la terre, espacés d’un mètre cinquante. Harald fut amené au centre.
Un garde lui arracha sa chemise, encore raidie par le sang des Verguth.
Un autre lui lia chaque poignet aux pieux.
Il ne résista pas, ne parla pas. Il regardait droit devant lui, comme s’il voyait déjà autre chose.
Floki entra dans le cercle, tenant un couteau et une hache.
Autour d’eux, on alluma le feu.
Les flammes s’élevèrent, encerclant le cercle rituel.
Elles dessinaient une frontière nette entre le monde des vivants et celui du jugement.
- « Regarde-moi. » dit Floki dans un souffle.
Harald tourna légèrement la tête.
- « Je regarde, père. »
- « Que les dieux voient ! » dit Floki.
Sa voix tremblait.
- « Que les hommes se souviennent. »
Ce qui suivit ne fut ni un acte de colère ni un acte de haine.
C’était la loi ancestrale, ancienne. Elle était terrible et implacable comme ses fils les vikings.
Certains fermèrent les yeux et d’autres tombèrent à genoux. Quelques-uns regardèrent, figés, incapables de détourner le regard.
Et au milieu des flammes, un père accomplit ce que la loi exigeait.
Au prix de son propre cœur.
Il s’approcha de son fils et sans attendre, il entailla la chair du dos, tout au long de la colonne vertébrale puis le long des fessiers et plus haut vers les épaules.
Il laissa tomber le couteau rouge du sang puis il prit la hache et sépara les côtes de la colonne vertébrale. Il déploya les deux parties de peaux et d’os sur l’avant du corps, comme les ailes d’un aigle, faisant ainsi sortir les poumons de la poitrine.
Lorsqu’il eut terminé, le cercle de feu crépitait encore et le monde semblait suspendu.
Harald n’avait pas crié une seule fois.
Dans un dernier souffle, presque imperceptible, il expira… sans perdre la face.
Et tous pourraient en témoigner.
Personne n’osa parler.
Floki resta debout, longtemps immobile.Puis la hache glissa de ses mains et il tomba.
Non pas comme un guerrier mais comme un homme brisé.
Cette nuit-là, quelque chose changea à jamais.
La loi n’était plus une simple promesse sans effets ni valeurs.
Ni une parole que l’on ajuste selon le sang ou les liens.
Elle était réelle.
Plus forte que le sang.
Plus forte que les serments.
Plus forte que l’amour lui-même.
Et tous comprirent que le Skarkland ne serait jamais un simple refuge mais une terre où les Anciens Dieux seraient toujours présents sans jamais détourner leurs regards.
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