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Le Wårgard
Sigurd Skargård
La Fuite
Le vent descendait des montagnes comme une bête affamée et vorace secouant les arbres comme fétus de paille. Il sifflait entre les toits de bois, s’engouffrait dans les enclos et arrachait aux foyers des braises rougeoyantes qu’il dispersait dans la nuit. Les chiens ne dormaient plus. Les chevaux frappaient le sol de leurs sabots nerveux. Et au-dessus de tout cela, suspendu comme un présage, flottait le son grave et ancien des cornes d’alarme.
Le Wårgard appelait ses enfants comme le loup appelant ses louveteaux. Et ses enfants comprenaient qu’une menace terrible était annoncée.
Floki se tenait devant le skali, immobile et attentif, tendant l’oreille aux bruits familiers et à d’autres, porteurs de malheurs.
La grande salle derrière lui débordait de voix, d’ombres et de peur contenue. A la suite des rapports des guetteurs et des gardes postés le long du fjord, les guerriers s’étaient réunis, appelés par le Jarl Sigurd Skargård, son père. À l’intérieur, les torches tremblaient, projetant sur les murs des silhouettes qui semblaient déjà appartenir au passé. Le Jarl se devait de rester calme, du moins en apparence car la peur se sentait littéralement, il l’avait déjà tant de fois humée lors des nuits précédant la bataille. Une odeur âcre de sueur et de pisse mêlée.
Ses pensées se tournèrent vers Rituath, le Roi des Dieux et des batailles, le briseur de lance. Il souffla ses paroles si souvent exprimées.
- « Père de toutes choses...Accorde-moi la force...Encore cette fois... »
Floki n’était pas resté lors des palabres, il n’en avait aucune envie et n’en avait pas besoin.
Il savait !
Avant même que les éclaireurs ne parlent. Avant même que les mots ne prennent forme.
Il savait !
Lorsque les deux portes du skali s’ouvrirent, la lumière projeta un long rectangle jaune orangé sur le sol. Les ténèbres reculèrent, chassant avec elles les fantômes des défunts.
Des pas approchèrent dans son dos, et il les reconnut aussitôt. Ils étaient lourds, assurés. Le chef de meute, son père adoré, sortait dans la nuit.
Le vieux jarl ne portait pas son casque. Ses cheveux gris, tressés avec soin, battaient contre ses épaules larges. Son regard, lui, n’avait rien perdu de sa dureté.
- « Quatre-vingts navires. »
Sa voix ne tremblait pas.
- « Peut-être davantage. »
Le vent emporta un instant ses mots, mais pas leur sens.
Floki ne répondit pas. Il regardait la vallée, en contrebas. Les torches commençaient à s’allumer partout à la fois, comme si la terre elle-même s’embrasait lentement. Tous étaient complètement réveillés et certains couraient d’une maison à l’autre, posant des questions.
- « Combien ? » demanda enfin Floki.
Son père avait l’habitude de comprendre son fils sans que trop de paroles ne soient partagées. Floki était plutôt avare de mots. Dans ces conditions, il fallait aller au but sans tergiverser.
- « Mille quatre cents. »
Un long silence se fit.
- « Peut-être plus. »
Floki ferma les yeux. Pas longtemps. Juste assez pour entendre les Anciens Dieux. Le souffle du monde. La mémoire du sang. Mais à son grand désappointement, rien ne vint. Il les rouvrit.
- « Nous ne tiendrons pas. Pas face à cela»
Sigurd resta silencieux un instant puis il hocha la tête.
- « Non. »
Ce mot, dans sa bouche, avait le poids d’un royaume qui s’effondre.
En contrebas, un enfant pleurait.
Quelqu’un criait un nom.
Une porte claqua et un chien se mit à glapir. Le son des voix commençait à arriver jusqu’à eux et le monde continuait, ignorant qu’il touchait à sa fin.
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Le choix du destin
Dans le skali, les voix s’étaient élevées avec la lente insistance d’une tempête qui monte. Certains appelant à mourir debout, les armes à la main, d’autres évoquant une fuite qu’ils savaient honteuse mais nécessaire. Pourtant tous partageaient la même certitude silencieuse, celle que l’on ne repousse pas une mer avec une poignée de pierres.
Lorsque Sigurd entra de nouveau, le tumulte s’éteignit sans qu’il ait besoin d’imposer quoi que ce soit, comme si sa seule présence suffisait à ramener chacun à ce qu’il savait déjà au fond de lui-même. Le bois même du skali sembla se taire sous son pas. Il prit son godet de corne, le vida d’un trait sans détourner le regard, puis le reposa avec lenteur, dans un geste qui n’admettait ni retour ni discussion.
- « Nous n’avons pas le choix. Nous partons. »
Nul ne protesta, non par soumission mais parce qu’il n’y avait rien à contester, tous avaient compris avant même que les mots ne soient prononcés que ce qui devait être défendu ne pouvait plus l’être. Ils étaient des guerriers, et ils reconnaissaient sans peine l’instant où le cours d’une bataille cesse d’être incertain pour basculer irrémédiablement vers l’instant précis où lutter ne relève plus du courage mais de l’aveuglement.
Ils savaient aussi que le destin ne se discute pas, que les Dieux en tissent la trame hors de portée des hommes, et qu’aucune force, si grande soit-elle, ne peut rompre les fils qu’ils ont noués.
Floki observa longuement les visages de ses fils, Harald et Halfdan, cherchant en eux une hésitation, une faille, quelque chose qui trahirait la peur ou le refus, mais il n’y trouva que la même gravité que chez les anciens, l’acceptation dure et silencieuse qui précède les départs sans retour. Autour d’eux, aucune femme ne pleurait ; leurs regards étaient fixes, fermés, comme déjà tournés vers un avenir qu’elles refusaient de craindre.
« Les Dieux les aideraient », se dit-il, ou du moins fallait-il le croire, car ils n’étaient pas encore morts.
Au crépuscule, le signal fut donné, et les cornes s’élevèrent dans l’air froid en une plainte longue et profonde qui traversa la vallée se répercutant contre les sommets enneigés avant de retomber, étouffée, dans les forêts sombres qui entouraient Wårgard. La terre et l’air lui-même inscrivait leur départ à la mémoire du monde.
Alors le peuple se mit en marche, sans panique ni désordre, mais avec cette urgence contenue propre à ceux qui savent que chaque instant perdu rapproche de la mort, et que survivre exige d’agir sans hésitation. Les hommes, les femmes et les enfants avancèrent ensemble, guidés par les guerriers et les femmes aux boucliers, unis non par le courage seul mais par la nécessité de préserver ce qui pouvait encore l’être.
On ne prit que l’essentiel, c’est-à-dire tout ce qui pouvait être porté.
Les enfants furent enveloppés dans des peaux épaisses, les vivres entassés dans des sacs, et les tonneaux d’eau douce solidement fixés le long des flancs des snekkjur. Ils étaient tous prêts à quitter une terre qui ne pouvait plus les protéger.
Chacun avait revêtu ses vêtements les plus solides, laine contre le froid, toile contre l’usure, cuir contre la rudesse du monde, et pour les plus fortunés, la cotte de mailles ajoutant au poids du corps celui de la guerre qu’ils continueraient toujours de porter en eux.
Dans une fourrure utilisée pour le couchage, il installèrent leur épée, la hache de combat et leur couteau de chasse serrés tous trois par une large ceinture de cuir usée par le temps. Les lances étaient chargées en faisceaux dans les embarcations et les boucliers, fixés au plat-bord, formaient déjà une promesse de défense pour les jours à venir. À cela s’ajoutaient un casque à nasal et dans un sac de cuir souple, de quoi se sustenter pour deux jours - une gourde d’eau douce, de la viande séchée et quelques fruits secs.
Floki et ses deux frères, Olaf et Ivar traversèrent le village sans ralentir, gravant en eux chaque maison, chaque pierre, chaque trace d’un passé qui s’effaçait déjà. Ils savaient qu’en quittant ces lieux, ils n’emportaient pas seulement des souvenirs, mais tout ce qui avait fait d’eux ce qu’ils étaient.
Lorsqu’ils passèrent devant la maison où ils étaient nés, ils ne s’arrêtèrent pas, comprenant qu’elle n’était plus un refuge ni même un lieu, mais déjà une absence, une forme vide que le feu allait bientôt dévorer avec délice.
Un peu plus loin, près d’un enclos, le godi Björn Eriksson accomplissait un sacrifice, et la lame qu’il tenait ouvrit la gorge de la chèvre avec précision, laissant le sang se répandre dans la terre noire comme une offrande ancienne, destinée à des Dieux dont nul ne pouvait dire s’ils regardaient encore.
- « Qu’ils nous voient », murmura quelqu’un.
- « Qu’ils nous guident. » dit une autre.
Floki leva alors les yeux vers le ciel, cherchant un signe, une réponse, une présence, mais il n’y trouva que le passage indifférent du vent et la rapide dérive des nuages. Il comprit, sans vraiment se l’avouer, que les Dieux pouvaient tout aussi bien rester silencieux.
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Ce qui brûle ne revient pas
Le long des débarcadères, la nuit s’était épaissie comme une peau humide. Le vent descendait des montagnes en rafales irrégulières, charriant avec lui l’odeur âcre de la fumée avant même que les flammes ne soient visibles. Dans cette obscurité traversée de lueurs tremblantes, les hommes se mouvaient avec une gravité silencieuse, leurs gestes précis et mesurés, dépourvus de toute hésitation.
Les fils de Floki allaient et venaient entre le quai et les navires, aidant les plus âgés à franchir le rebord des snekkjur avec une attention presque rude, les mains fermes, les regards évitant soigneusement de s’attarder sur les visages qu’ils connaissaient pourtant depuis toujours.
On chargeait les tonneaux d’eau, les sacs, les outils, dans un enchaînement de mouvements réguliers que seul venait troubler le bruit sourd du bois heurté, amplifié par le silence général, au point que chaque choc semblait résonner comme un écho dans tout le village.
Son travail achevé, Harald, qui n’était encore qu’au seuil de l’âge d’homme, se tenait droit près de l’un des embarcadères, une lance solidement serrée entre ses doigts, avec cette assurance farouche que donnent moins l’expérience que la volonté de ne rien laisser paraître.
La lumière des torches glissait sur son visage et venait se refléter dans ses yeux sombres, où ne passait ni tremblement ni doute, mais une forme de tension contenue, presque dure, comme si quelque chose en lui s’était déjà refermé.
À ses côtés, Halfdan observait.
Il ne regardait pas seulement ce qui se faisait, mais ce qui se taisait : la manière dont certains hommes détournaient les yeux au moment de se croiser, le silence trop long entre deux ordres murmurés, la direction changeante du vent qui semblait hésiter entre la terre et la mer, comme incapable de choisir son camp.
Rien de tout cela ne lui échappait, et pourtant il demeurait immobile.
Floki les rejoignit enfin, avançant sans bruit malgré le désordre apparent du quai, et sa seule présence suffit à imposer autour de lui une forme d’équilibre, comme si, un instant, tout trouvait sa place.
- « Vous restez tous les deux près de moi. »
Sa voix n’était ni dure ni forte, mais elle ne laissait aucune place à la discussion.
Harald acquiesça aussitôt, dans un mouvement bref, presque instinctif.
Halfdan, lui, tarda à répondre. Son regard glissa au-delà des silhouettes, au-delà des toits encore plongés dans l’ombre, comme attiré par quelque chose d’invisible.
Puis, sans détourner les yeux, il demanda :
- « Est-ce que l’on reviendra ? »
Floki ne répondit pas immédiatement.
Lentement, il se tourna vers le village.
Les toits se dessinaient en masses sombres, les chemins disparaissaient déjà dans l’obscurité, et tout ce qui avait été familier prenait soudain une distance étrange, comme si cela appartenait déjà à un autre temps.
Alors, quelque part, une flamme s’éleva. D’abord hésitante, presque timide, vacillante sous le vent.
Puis une seconde. Puis une troisième. Et bientôt, le feu trouva sa voie.
Il courut le long du bois sec, s’accrocha aux poutres, grimpa aux toits avec une avidité silencieuse avant de s’y déployer avec une violence soudaine, transformant en lumière dévorante ce qui, un instant plus tôt, n’était encore que matière inerte.
Floki regarda sans ciller.
- « Non. »
Un mot simple, posé avec une douceur inattendue, mais qui avait le poids d’une décision implacable.
À côté de lui, Harald resserra sa prise sur sa lance, comme pour s’y ancrer.
Halfdan détourna enfin le regard, levant les yeux vers la masse sombre de la montagne, immuable et lointaine, dans l’espoir muet d’y trouver une réponse qui ne viendrait pas.
Lorsque le dernier navire fut prêt, nul ne donna l’ordre de se retourner. Et pourtant, tous le firent.
Le feu avait déjà gagné en force, engloutissant les maisons dans une progression inexorable ; les granges cédaient dans des fracas étouffés, les poutres éclataient sous la chaleur dans des craquements secs, et une pluie d’étincelles s’élevait vers le ciel noir, comme autant de fragments d’un monde en train de se dissoudre.
Floki ne détourna pas les yeux. Il regardait tout, avec une attention presque douloureuse, comme s’il cherchait à inscrire chaque détail en lui avant que tout ne disparaisse.
Les flammes montaient toujours plus haut, déformées par le vent, prenant des formes incertaines, tantôt semblables à une prière déchirée, tantôt à une malédiction ancienne dont nul ne se souvenait plus de l’origine.
Les rameurs poussèrent sur les rames et le bois gémit contre la pierre, l’eau noire les accueillit sans résistance, et bientôt les snekkjur se mirent à glisser lentement, s’arrachant aux appontements avec douceur.
Aucun chant ne s’éleva.
Aucun cri ne brisa la nuit.
Seul le bruit régulier des rames, plongeant et ressortant de l’eau avec une lourdeur mesurée, donnait à l’ensemble un rythme profond, presque organique, comme le battement lent d’un cœur immense.
Floki se tenait à la proue du premier navire, sous la tête de dragon sculptée, dont les formes anciennes semblaient observer l’obscurité avec une vigilance muette.
Il posa la main sur le bois, en sentit la solidité, la vie silencieuse qui s’y logeait encore, et dans ce contact, il retrouva quelque chose de familier, presque apaisant.
Ces navires étaient les siens. Ses œuvres. Ses enfants.
- « Porte-nous », murmura-t-il, d’une voix si basse qu’elle se perdit presque aussitôt dans le vent.
Mais le vent répondit. Il s’engouffra entre les mâts, tira sur les cordages, fit vibrer la coque jusque dans ses profondeurs, non comme une promesse, mais comme un avertissement venu de plus loin que la mer elle-même.
Les bateaux s’éloignèrent peu à peu.
Le rivage devint une ligne incertaine, puis une lueur tremblante, puis presque rien.
Et derrière eux, déjà très loin, le Wårgard disparaissait dans les flammes, consumé sans retour, comme s’il n’avait jamais existé, comme si sa place dans le monde avait toujours été provisoire.
La fumée montait en longues colonnes sombres, se tordant dans le ciel nocturne avant de s’y dissoudre lentement.
Et dans cette fumée, dans cet espace incertain entre la terre qui brûlait et la mer qui s’ouvrait, quelque chose semblait déjà se détourner.
Non pas vers les cendres.
Mais vers eux.
Comme une attention ancienne.
Comme une présence patiente.
Et cela attendait.
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La Mer
La mer ne les accueillit pas. Elle les prit et dès le premier jour, elle effaça la terre.
Les montagnes du Wårgard disparurent derrière un voile de brume, puis dans la nuit, puis ne resta qu’une étendue mouvante, sans fin, sans mémoire, qui ne gardait aucune trace de ce qu’elle engloutissait.
Les rames frappaient. Encore et encore et toujours. Ce rythme syncopé remplaça les pensées.
Floki ne quittait pas la proue et regardait. Non pas l’horizon mais quelque chose bien au-delà.
Ce quelque chose qu’il ressentait depuis longtemps.
Le vent changeait subitement, sans prévenir et le ciel aussi. Au matin, ce dernier étaient clairs et voilà qu’il écrasait le monde sous un plafond de plomb. La pluie tombait maintenant en nappes épaisses. Elle frappait les visages, les mains, les dos. Elle s’infiltrait partout, dans les vêtements, dans la nourriture...Dans les os.
Et personne ne se plaignait parce que se plaindre ne changerait rien.
Les jours cessèrent d’avoir un nom.
On mangeait quand il le fallait.
On dormait quand on le pouvait.
On déféquait sans gêne par-dessus le plat-bord.
Les enfants pleuraient moins, pas parce qu’ils allaient mieux mais parce qu’ils n’en avaient plus la force.
Au début, Halfdan compta les jours, les nuits et même les battements de rame.
Puis il s’arrêta parce que le nombre n’avait plus aucun sens.
Harald, lui, ne comptait rien, il regardait la mer comme on regarde un adversaire avec un air de défi.
- « Elle finira par céder », dit-il un soir.
Halfdan tourna la tête vers lui.
- « La mer ne cède pas. »
Harald lui sourit cruellement.
- « Alors on la brisera. »
Halfdan ne répondit pas. Il regardait l’eau. Et quelque chose en lui murmurait déjà : ...Quel sot ! On ne brise pas ce qui n’a pas de forme...
Le premier fut un vieillard. Il s’endormit et le lendemain ne se réveilla pas. Il n’avais pas poussé un seul cri. Il n’avait pas lutté. La mort l’avait juste effacé dans le silence.
On l’entoura de sa cape usée et on lui attacha aux pieds une des pierres que l’on transportait à cet effet. On le glissa doucement à l’eau, sans cérémonie. Il s’enfonça dans la mer glacée comme l’était son corps.
Le second fut un enfant et la mort se fit plus cruelle. Jusqu’au bout sa mère chanta. Quand le corps fut emporté, elle continua de chanter, longtemps, trop longtemps. Puis elle se tut et ne parla plus jamais.
Moins brutalement, la faim vint ensuite, insidieusement et cruellement. Elle s’installa dans tous les gestes et dans tous les regards enfiévrés. Les portions diminuèrent et les silences grandirent.
Un homme vola un morceau de viande. On le vit. On ne parla pas. Le lendemain, il avait disparu.
Mais c’est lors des nuits sans lune que la mer devenait une autre entité. Elle se modifiait en une masse noire indistincte encore plus vaste. Elle devenait une ennemie, plus mystérieuse et paradoxalement beaucoup plus proche. Cela vous donnait l’impression qu’à tout instant elle allait vous gober et vous engloutir dans une noirceur sans fond et sans vie.
Halfdan restait éveillé et ne pouvait pas s’empêcher d’écouter le bois du snekjja, l’eau qui caressait son bord et le souffle de toutes celles et ceux qui luttaient pour rester en vie.
Il entendait également autre chose, un quelque chose qui n’était pas là mais qui insistait. Un rythme lent et profond, comme un battement.
Bien sûr, il n’en parla pas parce qu’il savait que les mots donnent une forme aux choses. Et que certaines choses ne doivent pas en avoir.
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Terre !
Floki priait, chaque jour et chaque nuit. Il murmurait les noms anciens, les offrandes passées et les serments oubliés. Mais les Dieux restaient silencieux.
Et ce silence, n’était pas celui qu’il connaissait. C’était une absence. Un vide absolu.
Et dans ce vide. Quelque chose d’autre trouvait de la place.
Le trentième jour - ou peut-être le quarantième - le vent tomba complètement et la mer devint plate. Les bateaux cessèrent d’avancer. Le monde s’immobilisa.
Et dans cette immobilité, un homme cria. Tous se tournèrent. Il pointait l’eau, pétrifié par la peur.
- « Regardez ! »
Au début, ils ne virent rien puis sous la surface, une forme immense et lente déroulait et enroulait ses anneaux gigantesques sous la surface. Elle passa sous les bateaux, sans bruit et sans vague puis disparut. Le silence se fit total à bord des bateaux puis quelqu’un dit :
- « Ce ne sont pas les Dieux… »
Floki se leva.
- « Ne blasphème pas ! Tu ne sais pas ce que tu dis.»
Il fit silence un instant puis reprit fébrilement :
- « C’est Jörmungandr ! Le serpent de Midgard qui fait le tour de la Terre et se mord la queue. C’est l’ennemi mortel de Rituath le guerrier ! On dit dans les légendes qu’ils s’affronteront lors de la dernière bataille...Lors de la fin du monde ! » Il poussa un petit rire nerveux.
Comme si cette apparition annonçait une nouvelle, trois jours plus tard, ils virent une ligne plus sombre à l’horizon et lorsqu’ils furent plus proche, ils distinguèrent de hautes montagnes grises.
Un souffle de joie immense parcourut les bateaux.
- « Terre ! Regardez ! Terre droit devant ! »
Ils accostèrent dans un bras de mer étroit où l’eau était plus sombre et calme.
Chaque snekkja vint doucement glisser sur le sable de la plage de sable gris.
Floki et tous les autres se jetèrent par-dessus le plat-bord afin de poser le plus vite possible les pieds sur terre. Au début, cela tangua un peu puis assis, couchés, debout, ils s’étreignirent et se mirent tous à parler en même temps, à crier leur joie d’être parmi les vivants.
Floki avait rejoint la ligne d’arbres qui annonçait la fin de la plage et se baissant, il prit une poignée de terre. Elle était noire, grasse et vivante, presque tiède dans sa main.
Il ferma les yeux et cette fois quelque chose répondit à son appel mais ce n’était pas une bénédiction. Une menace latente pesait sur eux...Sur lui.
Il ressentit qu’ici, un malheur infini ternirait à jamais le reste de sa vie.
Par instinct, le camp fut dressé avant la nuit. On ne dort pas à découvert sur une terre inconnue.
Les tentes furent montées et des feux allumés et les sentinelles désignées.
Les gestes revenaient comme si le corps se souvenait mieux que l’esprit.
Sigurd et Floki supervisèrent toute l’installation sans beaucoup parler.
Leurs regards de chef observaient tout. Les lignes du terrain et au loin plus à l’ouest, les énormes blocs de pierres qui s’étaient écrasés sur une forêt entière. Des géants, sans doute s’étaient battu avec ardeur.
Toujours en silence, ils sentirent le vent. Il avait l’odeur salé de la mer, la douce flagrance de la pourriture végétale et l’arôme âcre de la fumée s’élevant un peu partout des feux allumés devant les tentes dressées.
Halfdan regardait avec fierté ces deux hommes qui avaient fait de lui ce qu'il était. Sigurd et Floki se tenaient debout, côte à côte face à la mer tumultueuse.
Cela le mit en joie et il reprit la prière de ses pères:
- « Père de toutes choses...
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