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#1 2026-03-22 17:36:35

Floki Skarsgårdson
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La fuite, le sang et le Cercle

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Le Wårgard

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Sigurd Skargård


La Fuite

Le vent descendait des montagnes comme une bête affamée et vorace secouant les arbres comme fétus de paille. Il sifflait entre les toits de bois, s’engouffrait dans les enclos et arrachait aux foyers des braises rougeoyantes qu’il dispersait dans la nuit. Les chiens ne dormaient plus. Les chevaux frappaient le sol de leurs sabots nerveux. Et au-dessus de tout cela, suspendu comme un présage, flottait le son grave et ancien des cornes d’alarme.
Le Wårgard appelait ses enfants comme le loup appelant ses louveteaux. Et ses enfants comprenaient qu’une menace terrible était annoncée.

Floki se tenait devant le skali, immobile et attentif, tendant l’oreille aux bruits familiers et à d’autres, porteurs de malheurs.

La grande salle derrière lui débordait de voix, d’ombres et de peur contenue. A la suite des rapports des guetteurs et des gardes postés le long du fjord, les guerriers s’étaient réunis, appelés par le Jarl Sigurd Skargård, son père. À l’intérieur, les torches tremblaient, projetant sur les murs des silhouettes qui semblaient déjà appartenir au passé. Le Jarl se devait de rester calme, du moins en apparence car la peur se sentait littéralement, il l’avait déjà tant de fois humée lors des nuits précédant la bataille. Une odeur âcre de sueur et de pisse mêlée.
Ses pensées se tournèrent vers Rituath, le Roi des Dieux et des batailles, le briseur de lance. Il souffla ses paroles si souvent exprimées.
-  « Père de toutes choses...Accorde-moi la force...Encore cette fois... »

Floki n’était pas resté lors des palabres, il n’en avait aucune envie et n’en avait pas besoin.
Il savait !
Avant même que les éclaireurs ne parlent. Avant même que les mots ne prennent forme.
Il savait !

Lorsque les deux portes du skali s’ouvrirent, la lumière projeta un long rectangle jaune orangé sur le sol. Les ténèbres reculèrent, chassant avec elles les fantômes des défunts.
Des pas approchèrent dans son dos, et il les reconnut aussitôt. Ils étaient lourds, assurés. Le chef de meute, son père adoré, sortait dans la nuit.
Le vieux jarl ne portait pas son casque. Ses cheveux gris, tressés avec soin, battaient contre ses épaules larges. Son regard, lui, n’avait rien perdu de sa dureté.

- « Quatre-vingts navires. »

Sa voix ne tremblait pas.

- « Peut-être davantage. »

Le vent emporta un instant ses mots, mais pas leur sens.
Floki ne répondit pas. Il regardait la vallée, en contrebas. Les torches commençaient à s’allumer partout à la fois, comme si la terre elle-même s’embrasait lentement. Tous étaient complètement réveillés et certains couraient d’une maison à l’autre, posant des questions.

- « Combien ? » demanda enfin Floki.

Son père avait l’habitude de comprendre son fils sans que trop de paroles ne soient partagées. Floki était plutôt avare de mots. Dans ces conditions, il fallait aller au but sans tergiverser.

-  « Mille quatre cents. »

Un long silence se fit.

-  « Peut-être plus. »

Floki ferma les yeux. Pas longtemps. Juste assez pour entendre les Anciens Dieux. Le souffle du monde. La mémoire du sang. Mais à son grand désappointement, rien ne vint. Il les rouvrit.

-  « Nous ne tiendrons pas. Pas face à cela»

Sigurd resta silencieux un instant puis il hocha la tête.

-  « Non. »

Ce mot, dans sa bouche, avait le poids d’un royaume qui s’effondre.
En contrebas, un enfant pleurait.
Quelqu’un criait un nom.
Une porte claqua et un chien se mit à glapir. Le son des voix commençait à arriver jusqu’à eux et le monde continuait, ignorant qu’il touchait à sa fin.

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#2 Hier 13:20:11

Floki Skarsgårdson
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Re : La fuite, le sang et le Cercle

Le choix du destin

Dans le skali, les voix s’étaient élevées avec la lente insistance d’une tempête qui monte. Certains appelant à mourir debout, les armes à la main, d’autres évoquant une fuite qu’ils savaient honteuse mais nécessaire. Pourtant tous partageaient la même certitude silencieuse, celle que l’on ne repousse pas une mer avec une poignée de pierres.

Lorsque Sigurd entra de nouveau, le tumulte s’éteignit sans qu’il ait besoin d’imposer quoi que ce soit, comme si sa seule présence suffisait à ramener chacun à ce qu’il savait déjà au fond de lui-même. Le bois même du skali sembla se taire sous son pas. Il prit son godet de corne, le vida d’un trait sans détourner le regard, puis le reposa avec lenteur, dans un geste qui n’admettait ni retour ni discussion.

- « Nous n’avons pas le choix. Nous partons. »

Nul ne protesta, non par soumission mais parce qu’il n’y avait rien à contester, tous avaient compris avant même que les mots ne soient prononcés que ce qui devait être défendu ne pouvait plus l’être. Ils étaient des guerriers, et ils reconnaissaient sans peine l’instant où le cours d’une bataille cesse d’être incertain pour basculer irrémédiablement vers l’instant précis où lutter ne relève plus du courage mais de l’aveuglement.

Ils savaient aussi que le destin ne se discute pas, que les Dieux en tissent la trame hors de portée des hommes, et qu’aucune force, si grande soit-elle, ne peut rompre les fils qu’ils ont noués.

Floki observa longuement les visages de ses fils, Harald et Halfdan, cherchant en eux une hésitation, une faille, quelque chose qui trahirait la peur ou le refus, mais il n’y trouva que la même gravité que chez les anciens, l’acceptation dure et silencieuse qui précède les départs sans retour. Autour d’eux, aucune femme ne pleurait ; leurs regards étaient fixes, fermés, comme déjà tournés vers un avenir qu’elles refusaient de craindre.
« Les Dieux les aideraient », se dit-il, ou du moins fallait-il le croire, car ils n’étaient pas encore morts.

Au crépuscule, le signal fut donné, et les cornes s’élevèrent dans l’air froid en une plainte longue et profonde qui traversa la vallée se répercutant contre les sommets enneigés avant de retomber, étouffée, dans les forêts sombres qui entouraient Wårgard. La terre et l’air lui-même inscrivait leur départ à la mémoire du monde.

Alors le peuple se mit en marche, sans panique ni désordre, mais avec cette urgence contenue propre à ceux qui savent que chaque instant perdu rapproche de la mort, et que survivre exige d’agir sans hésitation. Les hommes, les femmes et les enfants avancèrent ensemble, guidés par les guerriers et les femmes aux boucliers, unis non par le courage seul mais par la nécessité de préserver ce qui pouvait encore l’être.

On ne prit que l’essentiel, c’est-à-dire tout ce qui pouvait être porté.

Les enfants furent enveloppés dans des peaux épaisses, les vivres entassés dans des sacs, et les tonneaux d’eau douce solidement fixés le long des flancs des snekkjur. Ils étaient tous prêts à quitter une terre qui ne pouvait plus les protéger.
Chacun avait revêtu ses vêtements les plus solides, laine contre le froid, toile contre l’usure, cuir contre la rudesse du monde, et pour les plus fortunés, la cotte de mailles ajoutant au poids du corps celui de la guerre qu’ils continueraient toujours de porter en eux.
Dans une fourrure utilisée pour le couchage, il installèrent leur épée, la hache de combat et leur couteau de chasse serrés tous trois par une large ceinture de cuir usée par le temps. Les lances étaient chargées en faisceaux dans les embarcations et les boucliers, fixés au plat-bord, formaient déjà une promesse de défense pour les jours à venir. À cela s’ajoutaient un casque à nasal et dans un sac de cuir souple, de quoi se sustenter pour deux jours - une gourde d’eau douce, de la viande séchée et quelques fruits secs.

Floki et ses deux frères, Olaf et Ivar traversèrent le village sans ralentir, gravant en eux chaque maison, chaque pierre, chaque trace d’un passé qui s’effaçait déjà. Ils savaient qu’en quittant ces lieux, ils n’emportaient pas seulement des souvenirs, mais tout ce qui avait fait d’eux ce qu’ils étaient.
Lorsqu’ils passèrent devant la maison où ils étaient nés, ils ne s’arrêtèrent pas, comprenant qu’elle n’était plus un refuge ni même un lieu, mais déjà une absence, une forme vide que le feu allait bientôt dévorer avec délice.

Un peu plus loin, près d’un enclos, le godi Björn Eriksson accomplissait un sacrifice, et la lame qu’il tenait ouvrit la gorge de la chèvre avec précision, laissant le sang se répandre dans la terre noire comme une offrande ancienne, destinée à des Dieux dont nul ne pouvait dire s’ils regardaient encore.

- « Qu’ils nous voient », murmura quelqu’un.
- « Qu’ils nous guident. » dit une autre.

Floki leva alors les yeux vers le ciel, cherchant un signe, une réponse, une présence, mais il n’y trouva que le passage indifférent du vent et la rapide dérive des nuages. Il comprit, sans vraiment se l’avouer, que les Dieux pouvaient tout aussi bien rester silencieux.

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