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Après des semaines de voyage depuis Osterlicht, la petite troupe franchit enfin les frontières d'Okord par l'Est.
À sa tête marchait Pion 1er, fraîchement débarqué, les bottes couvertes de boue et l'ambition déjà bien plus grande que son sac de provisions.
Derrière lui, ses compagnons avançaient dans un désordre qui ne devait rien à une quelconque stratégie militaire.
Frère Godefroy de la Semelle récitait des prières à Podeszwa chaque fois qu'il trouvait une empreinte dans la boue.
Ysabeau « Trois Flèches » surveillait les alentours, tout en reprochant aux autres de faire trop de bruit.
Brak le Philosophe portait sa hache et réfléchissait profondément à la question de savoir si une porte était vraiment nécessaire dans une muraille.
Bérin Poil-de-Cuivre comptait leurs dernières pièces.
Maître Gontran Pochepleine proposait déjà de vendre une partie du matériel.
Filou le Sans-Bourse prétendait n'avoir rien volé depuis trois jours, ce qui constituait selon lui un record remarquable.
Jehan de la Fourche suivait en soupirant, ce paysan se demandait toujours à quel moment exactement il avait accepté de voyager avec ces gens là. Au départ il avait seulement demandé son chemin pour rentrer chez lui.
Quant à Géraldin, le troubadour, il marchait en tête dès qu'il fallait raconter une histoire, et en queue dès qu'il fallait porter les bagages.
Puis, au détour d'un chemin, la cité de ZadCenter apparut, le domaine du maître Zadams.
Pion s'arrêta, posa les mains sur les hanches et contempla les murs.
- Voilà donc Okord ! Une cité qui semble avoir connu des jours meilleurs !
Le premier souffle de vent apporta une odeur indéfinissable. Un mélange de poisson oublié, de paille humide, de fumée et de quelque chose que même Frère Godefroy refusa d'interpréter comme un signe divin.
Les murs semblaient anciens. Les pierres avaient connu des hivers, des guerres, et probablement plusieurs générations de pigeons.
- Ça pue, déclara Ysabeau.
- C'est l'odeur de l'histoire, répondit Géraldin.
- C'est l'odeur d'une poule morte dans un fossé, corrigea Jehan.
Après une rapide inspection des lieux, Pion estima que la cité pouvait constituer une excellente base pour découvrir Okord.
Et puis, surtout, ils découvrirent une taverne. Une véritable taverne.
De la lumière aux fenêtres, des tables solides, une cheminée, et une odeur de viande grillée qui ne semblait pas provenir d'un cadavre abandonné.
La troupe entra sans la moindre hésitation !
C'est ainsi que Pion 1er, baron pionnier d'Osterlicht, futur roi d'Okord - du moins selon ses propres déclarations - et ses sept compagnons, enfin huit plutôt, prirent place dans la meilleure taverne de ZadCenter. Ils commandèrent à boire. Puis à manger.
Puis à boire encore.
Et, lorsque le tavernier posa ces nouvelles chopes sur la table, Géraldin se leva lentement, rajusta son pourpoint et sortit sa luth.
- Mes amis, déclara-t-il, voici l'histoire de notre illustre compagnie !
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Voici la compagnie du PION,
Pour vous servir mes bons compagnons !
Venus tout droit d'Osterlicht
On cherche la gloire et un bon lit !
Nous avons franchi les portes d'Okord,
Après des jours de marche nos pieds sont bien morts.
ZadCenter nous accueille, quelle belle cité !
Ça sent le vieux poisson et la paille mouillée !
Mais la taverne est chaude, les tables sont solides,
Alors nous nous installons, malgré les murs humides.
Huit aventuriers et un paysan sans destin,
Et moi Géraldin je vous chante qui sont ces vauriens !
Voici venir la compagnie du PION,
Des aventuriers sans beaucoup de raison !
Nous bâtirons des murs, nous trouverons de l'or,
Et si Podeszwa veut, nous serons plus forts !
Pion Premier, notre chef, chevelu et courageux,
Brutal avec les camps, ambitieux et valeureux.
On l'appelait le PION depuis sa tendre enfance :
Son passé sera connu quand il aura de l'importance !
Il veut devenir roi, bâtir une cité,
Et trouver son histoire sur les terres d'Okord.
Alors il pille les camps, ramasse tout ce qu'il peut,
Car un grand royaume, ça se bâtit dans le feu !
Frère Godefroy, prêtre de la Semelle,
Voit dans chaque empreinte un message du ciel.
Il bénit nos épées, nos bottes et nos repas,
Et prie pour que la bière ne manque jamais ici-bas !
Ysabeau Trois Flèches, archère au regard noir,
Rate jamais sa cible, c'est ce qu'elle veut nous faire croire.
Elle tire sur les bandits, les voleurs et les corbeaux,
Mais pas sur les clients car il y en a des beaux !
Voici venir la compagnie du Pion,
Des aventuriers sans beaucoup de raison !
Nous bâtirons des murs, nous trouverons de l'or,
Et si Podeszwa veut, nous serons plus forts !
Brak le Philosophe, la hache à la main,
Réfléchit très fort entre deux coups de poing.
"Si mur est solide, pourquoi porte ?"
Puis il casse la table pour que la réponse on lui apporte !
Bérin Poil-de-Cuivre, le nain aux comptes précis,
Compte chaque flèche, chaque pièce et chaque souci.
Il veut une cité riche, des murailles et de l'or,
Mais il râle parce qu'il faut payer ce que Brak casse encore !
Gontran Pochepleine, marchand de son état,
Vend des cordes, des piquets et même ce qu'il n'a pas.
Pour bâtir votre ville, il a l'affaire du siècle !
Il présente une facture qui vous coûte votre squelette.
Filou le Sans-Bourse, voleur de profession,
Dit qu'il ne vole pas, il fait de la distribution.
Il fouille toutes les poches, les coffres et les sacs,
Et quand on le surprend, c'est du commerce, camarade !
Jehan de la Fourche voulait vivre en paix,
Avec ses poules, son champ et son petit potager.
Mais il suit un barbare, un voleur et un roi,
Et chaque soir il cherche le chemin pour rentrer chez soi !
Voici venir la compagnie du Pion,
Des aventuriers sans beaucoup de raison !
Nous bâtirons des murs, nous trouverons de l'or,
Et si Podeszwa veut, nous serons plus forts !
Et moi, Géraldin, troubadour de grand renom,
Je chante leurs exploits, leurs batailles et leurs noms.
Je rêvais de palais, de princesses et de gloire,
Mais je chante un nain qui compte et un barbare sans mémoire !
Je voulais devenir célèbre et gagner des trésors,
Je me retrouve à chanter pour payer leurs repas encore.
Mais si vous aimez mon chant, offrez-moi donc à boire,
Car sans ces quelques pièces, je ne chante pas ce soir !
Voici venir la compagnie du Pion,
Des aventuriers sans beaucoup de raison !
Nous bâtirons des murs, nous trouverons de l'or,
Et si Podeszwa veut, nous serons plus forts !
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Géraldin acheva son dernier refrain sous les applaudissements d'une partie de la taverne.
Brak frappa si fort sur la table qu'une chope manqua de se renverser.
Frère Godefroy leva les mains vers le plafond en remerciant Podeszwa pour cette magnifique œuvre musicale.
Ysabeau, elle, se contenta de hocher la tête, ce qui, de sa part, équivalait presque à une ovation.
Jehan essuya une larme.
- C'était beau, murmura-t-il. Enfin... surtout la partie sur les poules.
Bérin Poil-de-Cuivre, lui, avait déjà repris son boulier.
- Très bien. Maintenant, qui paie ?
Un silence s'abattit sur la table.
Pion regarda ses compagnons. Ses compagnons regardèrent Pion.
Maître Gontran Pochepleine se pencha en avant.
- Je pourrais proposer au tavernier un échange commercial. Une prestation artistique contre une réduction sur l'addition...
- C'est déjà ce qu'on vient de faire, grogna Bérin.
Filou se leva discrètement, fit deux pas vers la sortie, puis revint s'asseoir lorsqu'Ysabeau posa une flèche sur la table.
- Je n'ai rien volé, déclara-t-il.
- Personne ne t'a accusé, répondit-elle.
- J'anticipe...
Le tavernier arriva enfin, un torchon sur l'épaule et un sourire qui ne présageait rien de bon.
- Alors, messieurs-dames, c'était bien joli tout ça. Mais il faudrait songer à régler les repas, les boissons et les trois chopes cassées.
Brak regarda son assiette.
- Je peux payer avec une hache.
- Je préfère l'or, répondit le tavernier.
Pion se redressa, prit son air le plus royal et déclara :
- Je suis Pion 1er, futur roi d'Okord. Vous serez fier d'avoir nourri mon futur royaume !
Le tavernier croisa les bras.
- Fort bien. Et votre futur royaume, il paie quand ?
Géraldin, qui avait déjà rangé sa luth, se pencha vers Pion.
- Je pourrais peut-être chanter une seconde chanson ?
Bérin se leva d'un bond.
- NON ! Une seule chanson suffit ! Il faut trouver de l'or, pas davantage de musique !
À cet instant, Gontran posa un doigt sur ses lèvres.
- J'ai peut-être une idée...
Filou sourit. Jehan soupira.
La compagnie du Pion venait à peine d'arriver en Okord.
Elle n'avait pas encore de cité, pas encore de royaume, et déjà une dette.
Mais Pion 1er avait un plan.
Enfin... il allait en avoir un, dès qu'ils auraient payé le tavernier.
Hors ligne
Un an.
Voilà déjà un an que Pion 1er et sa compagnie avaient franchi les frontières d’Okord.
À leur arrivée, ils n’étaient que neuf.
Neuf aventuriers, un peu de matériel, beaucoup d’ambition et, pour certains, une définition assez particulière du mot stratégie.
Mais les mois avaient passé.
Campement félon après campement félon, la compagnie avait parcouru Okord du nord au sud.
Chaque victoire rapportait de l’or, de la nourriture, des matériaux… et surtout la reconnaissance grandissante de la population.
Les villageois venaient à leur rencontre.
Certains apportaient du pain.
D’autres de l’or.
D’autres encore des outils, des chevaux, des pierres, du bois.
Et régulièrement, des hommes et des femmes demandaient à rejoindre les rangs de Pion.
Au début, Pion acceptait tout le monde.
Et bientôt, ce furent plus que quelques dizaines de personnes qui suivaient la compagnie, mais des centaines puis des milliers et enfin des milli... non, quand même pas des millions.
Une immense troupe armée avançait ainsi de campement temporaire en campement temporaire, pendant que Pion répétait inlassablement la même chose :
- Un jour, nous bâtirons une cité.
Une cité qui serait la sienne.
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Ce jour-là, justement, la compagnie livrait encore une bataille.
Un camp de félons était tombé sur eux ou peut-être l’inverse, personne n’était vraiment certain.
Les cris résonnaient dans la plaine.
Les épées s’entrechoquaient.
Les chevaux galopaient.
Les flèches traversaient le ciel.
Et au milieu de tout cela, Brak le Philosophe observait tranquillement un groupe de félons qui tentait désespérément de s'échapper.
Il bâilla.
- Ça va durer longtemps encore ?
Ysabeau décocha une flèche sans même tourner la tête.
- Tais-toi et frappe !
- Mais je frappe depuis ce matin.
- Alors frappe plus fort.
- J’ai mal aux bras.
- Moi, j’ai plus beaucoup de flèches.
Brak réfléchit quelques secondes.
- Tu peux en demander aux cavaliers.
Ysabeau se retourna enfin.
- Ne me parle pas des cavaliers.
- Pourquoi ?
- Parce qu’ils ont encore cassé trois flèches en chargeant tout à l'heure... Ils ont dû prendre exemple sur toi.
Silence.
Brak serra sa hache dans ses mains.
- Tir et tais-toi.
Ysabeau décocha une autre flèche.
- D’accord.
Brak parti en direction des fuyards.
- Mais je maintiens que les portes sont mal pensées !
Une flèche passa à quelques centimètres de son oreille.
- Oups...
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Quelques minutes plus tard, le dernier félon s’écroula.
Le silence retomba progressivement sur le champ de bataille.
Géraldin essuya son front, regarda les cadavres, puis se tourna vers Bérin.
- Encore un camp de cent cinquante félons…
Il soupira théâtralement.
- Ce ne sont pas ces batailles qui inspireront mon talent...
Bérin était accroupi devant les corps, occupé à compter.
- Cent trente-neuf.
Géraldin cligna des yeux.
- Quoi ?
- Cent trente-neuf.
- Cent trente-neuf quoi ?
Bérin leva enfin les yeux.
- Les barbares. Ils étaient cent trente-neuf.
Géraldin haussa les épaules.
- Un de plus, un de moins…
Bérin se redressa brutalement.
- Ça compte !
- Pourquoi ?
- Parce que plus ils sont nombreux, plus les villageois nous offrent de choses après.
Géraldin réfléchit.
- Ah oui, ça compte alors.
Il regarda autour de lui, des villageois arrivaient déjà avec des charrettes.
- Ils sont généreux, ces villageois.
- Très.
Géraldin observa les sacs d’or, les caisses de nourriture et les matériaux entassés puis une question lui traversa l'esprit.
- Tiens… toi qui comptes tout le temps…
Bérin soupira.
- Quoi encore ?
- On n’a pas enfin assez pour bâtir une belle cité ?
Bérin regarda les charrettes.
Puis les hommes.
Puis les chevaux.
Puis les réserves.
Puis les montagnes de matériaux accumulées pendant l’année.
- Techniquement…
Géraldin sourit.
- Oui ?
- Oui.
- On a assez ?
- Oui.
Géraldin leva les bras.
- Alors c’est décidé ! On construit une magnifique cité !
Bérin le regarda froidement.
- C’est Pion qui décide.
- Évidemment.
- Et il ne veut pas simplement une belle cité.
Géraldin attendit.
- Il veut SA cité.
Le barde leva les yeux au ciel avec un sourire rêveur.
- Ahhhh…
Il posa une main sur son cœur.
- Cette cité…
Il regarda au loin.
- J’ai tellement hâte de chanter ses couleurs.
Bérin reprit ses comptes.
- Si tu pouvais attendre qu’elle soit construite avant de faire une chanson de trois heures…
- Je ne promets rien...
Soudain, une silhouette arriva en courant.
Filou. Très vite.
Beaucoup trop vite pour quelqu’un qui avait normalement tendance à disparaître en douce.
- IL EST OÙ PION ?!
Bérin releva la tête.
- Qu’est-ce que tu lui veux ?
Filou reprit son souffle.
- Il est où ?
- Sûrement en train de négocier avec Gontran et les villageois.
- J'ai… j’ai vo…
Il s’interrompit, regarda autour de lui puis baissa la voix.
- Enfin…
Il sortit un parchemin froissé de sous sa tunique.
- J’ai trouvé ça par terre.
Géraldin s’approcha.
- Qu’est-ce que c’est ?
Filou tendit le parchemin.
- Ça dit que Pion est roi d’Okord.
Silence.
Géraldin fixa Filou.
Bérin fixa Filou.
Brak, au loin, fixa une porte.
Puis Géraldin interloqué :
- Quoi ?!
Bérin arracha le parchemin des mains du voleur.
Il le déroula soigneusement.
Lut puis relut puis re relut.
Puis plissa les yeux.
- Nom d’un boulier en cuivre…
Géraldin s’approcha.
- Alors ?
Bérin resta silencieux quelques secondes.
- Eh bien…
Il regarda autour de lui.
- Nous y sommes.
- Où ça ?
- Là où nous devions arriver.
Géraldin fronça les sourcils.
- Je ne comprends rien.
Bérin tapota le parchemin.
- Les Okordiens désignent leur roi parmi les plus honorables.
- Oui…
- Chaque félon que nous avons vaincu a attribué à Pion le mérite de cette victoire.
- Oui…
- Et aujourd’hui…
Il regarda le parchemin.
- Pion est reconnu comme plus honorable que tous les autres Okordiens.
Géraldin ouvrit lentement la bouche.
- Pion est…
Il n’osa presque pas prononcer le mot.
- Roi ?
Bérin acquiesça.
Un immense sourire apparut sur le visage du barde et il arracha presque le parchemin des mains du nain.
- C’est génial !
Il se retourna et partit en courant.
- Ça va faire une chanson formidable !
Bérin cria derrière lui :
- GERALDIN !
Le barde continua de courir.
- QUOI ?!
- NE PERDS PAS LE PARCHEMIN !
- JE SUIS PAS VOLEUR !
Filou, vexé, lança :
- Hé ! Je l'ai pas perdu le parchemin...
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Géraldin courait maintenant à travers le camp, évitant les soldats au sol.
Sautait par-dessus une caisse, manqua de renverser un villageois.
- Pardon !
Il continuait de courir, le parchemin serré contre lui.
Et déjà, dans sa tête, les premiers vers apparaissaient.
« Il venait de l’Est, sans royaume et sans gloire… »
Non, trop triste.
« Il arriva un beau matin, avec neuf… »
Non, il fallait mieux.
Il accéléra.
« Pion, Pion, premier du nom… »
Pas mal.
Il sourit quand une autre idée lui vint.
« Il voulait une cité, il voulait être couronné … »
Il ralentit.
- Oh oui…
Il se remit à courir.
- Ça, c’est un refrain !
Au loin, il aperçut enfin Pion, entouré de villageois, de soldats et de Gontran qui semblait déjà négocier quelque chose avec trois charretiers.
Géraldin leva le parchemin au-dessus de sa tête.
- PION !
Il courait toujours.
Et tandis qu’il approchait du futur roi, il chantonnait déjà, pour lui-même :
« Il était un Pion… qui ne connaissait pas son destin… »
Il sourit.
- Non…
Puis il trouva enfin la première phrase.
Il ralentit, regarda Pion et murmura :
« Il était une fois un roi, qui ne le savait pas...»
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À peine Pion 1er avait-il été reconnu roi d’Okord que son règne fut mis à l’épreuve : un ost se dirigeait vers sa jeune cité.
À sa tête marchait Falkenberg Von Mayer et à ses côtés se trouvaient les forces de Bertrand de Chypre et les troupes de Theuderic.
Trois seigneurs Okordiens, trois armées réunies contre le nouveau roi. Face à eux, les forces de Pion étaient bien plus modestes.
L’ost ennemie comptait presque quatre fois plus de soldats, la bataille s’annonçait sanglante.
Elle aurait surtout pu détruire en quelques heures ce que Pion et les siens avaient mis une année à construire.
Alors Pion fit quelque chose que personne dans sa compagnie n’aurait imaginé : Il déposa ses armes puis sa couronne.
Il choisit de se soumettre plutôt que de voir ses hommes mourir et sa cité encore inachevée partir en fumée.
Ainsi prit fin le règne de Pion 1er ou du moins, son premier règne.
Quelques jours plus tard, la compagnie des neuf marchait en direction du châtelet du Pic de Peyresang, domaine de Von Mayer.
Certains disaient qu’ils se rendaient à un tribunal, d’autres parlaient d’un simple échange de courtoisie destiné à éduquer le jeune étranger Pion aux usages d’Okord.
La compagnie, elle, ne semblait pas avoir vraiment choisi entre les deux versions, elle marchait et c’était déjà beaucoup.
———
Brak réfléchissait depuis plusieurs heures à la défaite.
Il finit par se tourner vers Ysabeau.
- Je comprends pas.
- Quoi encore ?
- Pourquoi on a perdu ?
Ysabeau haussa les épaules.
- Ils étaient presque quatre fois plus nombreux.
Brak réfléchit.
- Tu crois que c’est la force des mots ?
Ysabeau le regarda.
- Quelle force des mots ?
- Bah… ils ont parlé.
- Et ?
- Nous, on a parlé aussi.
- Oui.
Brak fronça les sourcils.
- Alors c’est peut-être la persuasion.
Ysabeau soupira.
- Ou alors ils étaient quatre fois plus nombreux.
Brak hocha lentement la tête.
- Ça, c’est une persuasion qui a quatre fois plus de troupes.
Ysabeau reprit sa marche.
- Si seulement j’avais eu le temps d’affûter mes flèches…
Brak tourna la tête vers elle.
- Pourquoi ?
- J’aurais pu zigouiller directement les trois têtes nobles depuis le haut des murailles.
Le marchand, qui marchait quelques pas derrière eux, intervint aussitôt.
- Encore aurait-il fallu avoir des murailles.
Ysabeau se retourna.
- Quoi ?
- Les murailles étaient détruites.
- Justement.
- Ah.
Gontran réfléchit quelques secondes.
- Mais ce n’est pas grave.
Ysabeau le regarda avec méfiance.
- Pourquoi ?
- J’ai un plan.
Bérin soupira déjà.
- Évidemment.
Gontran poursuivit avec enthousiasme.
- J’ai un cousin dans le Nord qui peut nous fournir des pierres de qualité à très bon prix.
- Des pierres de qualité ?
- Oui.
- Et elles sont taillées ?
- Non.
- Donc elles sont brutes.
- Exactement.
- Et il faut aller les chercher ?
- Oui.
- Puis les tailler ?
- Oui.
- Et malgré tout ça, c’est un bon prix ?
Gontran sourit.
- Absolument.
Bérin leva les yeux au ciel.
- Je déteste quand tu dis ça.
Un peu plus loin, Filou marchait en silence.
Il observait le chemin puis il regarda les gardes qui les escortaient puis les murs du châtelet qui se dessinaient au loin.
Il se rapprocha discrètement de Gontran.
- Quelqu’un sait où on va exactement ?
Gontran haussa les épaules.
- Au Pic de Peyresang.
Filou hocha la tête.
- Très bien.
Il regarda ses mains puis commença à les faire bouger rapidement.
- Je vais m’échauffer les doigts.
Bérin leva un sourcil.
- Pourquoi ?
Filou s'arrêta.
- On aura peut-être besoin de croch…
Il toussota.
- Enfin…
Il sourit.
- De faire du commerce.
Gontran le regarda longuement.
- Tu sais que je suis marchand, n’est-ce pas ?
- Justement.
À quelques pas derrière eux, Bérin marchait en consultant ses notes.
Il grognait.
Géraldin finit par ralentir pour marcher à sa hauteur.
- Qu’est-ce qui ne va pas ?
Bérin tourna une page.
- Avec ce serment par les armes…
Il grogna.
- Le Mayer, là…
Nouvelle page.
- Il va nous faire les poches sur nos propres taxes.
Géraldin attendit.
- Et alors ?
Bérin leva les yeux.
- C’est pas avec ça qu’on va finir la décoration de la grande salle.
Géraldin sourit.
- Tu devrais voir le positif.
- Quel positif ?
- Personne n’est mort.
Bérin réfléchit.
- C’est vrai.
- Et nous sommes de nouveau sur la route.
Bérin regarda le chemin devant eux.
- Vers le tribunal.
- Mais non. C’est une rencontre de courtoisie.
- Avec celui devant qui Pion a dû se mettre à genoux !
- Allons…
Géraldin fit un geste de la main.
- Nous ne l’avons rencontré qu’une fois.
Bérin s'arrêta presque.
- Et Pion s’est soumis !
Géraldin accéléra légèrement.
- Oui, bon…
Le barde pressa le pas pour rejoindre Pion à l’avant.
- Pion !
Pion tourna légèrement la tête.
- Quoi ?
Géraldin marcha à côté de lui.
- Dis-moi, Pion…
- Oui ?
- Qu’est-ce que tu vas lui demander à ce Von Mayer ?
Pion continua de marcher.
- Je sais pas encore.
- J’ai entendu dire qu’ils avaient des groupes de saltimbanques.
- Je sais pas.
- Et même un cirque.
- Peut-être.
Géraldin réfléchit.
- Ça te fait quoi de ne plus avoir la couronne ?
Pion haussa les épaules.
- J’ai la tête plus légère.
Géraldin hocha gravement la tête.
- Ah.
Quelques secondes passèrent.
- Mais par rapport aux autres Okordiens ?
Pion regarda devant lui.
- Bah… il y en a trois qui me doivent une autre couronne.
Géraldin resta silencieux un instant puis son visage s’illumina.
- Ah ! D’accord…
Il réfléchit.
- Je pensais faire une chanson de cette bataille…
Pion s’arrêta et tourna la tête vers Géraldin.
Son regard devint noir, très noir.
Géraldin s’arrêta à son tour.
- T’en es bien sûr ?
Géraldin avala difficilement sa salive.
Il regarda le chemin.
Puis Pion.
Puis le chemin.
- En fait…
Il rangea lentement le parchemin qu’il tenait dans sa main.
- Je vais peut-être commencer par une chanson sur…
Il réfléchit.
- …les paysages d’Okord.
Pion reprit sa marche, Geraldin le suivit.
Quelques secondes plus tard, il murmura pour lui-même :
« Les beaux paysages d’Okord… où même les rois perdent leur couronne… »
Pion tourna légèrement la tête.
Géraldin se tut immédiatement.
Dernière modification par ApionK (2026-09-24 22:41:09)
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