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Le silence de la nuit fut brisé par le fracas assourdissant de la porte volant en éclats, réduite à un amas sonore ressemblant à des confettis de bois. Les gonds et la serrure cédèrent simultanément, libérant le reste du passage. Abandonnant le bélier devant la demeure, les hommes du GIGN, ou Gardes d'Intervention des Guetteurs Nocturnes, pénétrèrent rapidement au numéro 8 de la Ruelle de l'Ancien Luth.
La veille, Amaury de Gavere avait réuni les représentants des milices de chaque cité sous l'égide de la Siostry Vespasia. L'objectif était clair : créer un groupe d'action pour mettre un terme définitif à la recrudescence du banditisme. Armé de plusieurs PPT, pour Parchemin de Présentation Tactique, et de nombreux godets de Calvok, Amaury avait exposé les faits et les chiffres. La Siostry lui avait expressément ordonné un ROI (Retour des Opérations Indispensables) rapide, laconique, sa n+1 avait catégoriquement exigé des résultats.
Un des soldats hurla en entrant dans la pièce, entouré de ses collègues, pour annoncer l'opération en cours. Une fois l'annonce faite, le groupe se scinda en trois, chaque duo partant vers l'une des trois portes de la maison, arbalète en avant.
Amaury avait rencontré des difficultés à expliquer son plan d'organisation aux chefs de milice. L'organisation n'était pas leur point fort.
Écoutez, c'est simple. On commence par un briefing de l'équipe avec les détails de la mission et des objectifs expliqua-t-il, recevant en réponse des regards ébahis. Après de nombreux godets de Calvok, ils parvinrent à un schéma d'organisation en sept points : une entrée dynamique, une annonce légale, un positionnement tactique, l'évacuation systématique des civils, la recherche et la sécurisation, une communication constante, et enfin des arrestations et extractions. L'idée était d'intervenir rapidement, discrètement et toujours de nuit pour surprendre la cible.
Sire, demanda l'un des chefs, l'entrée dynamique, c'est bon, j'ai compris... mais après... je ne suis pas sur... ?
Le premier groupe enfonça la première porte pour s'y engouffrer puis hurla rapidement RAS ! pour Rien à Serpiller, un terme inventé par un chef des chefs de milice plus habitué à faire nettoyer les rues encombrées d'immondices. Le second groupe prit le temps d'ouvrir la seconde porte avec la poignée prévue à cet effet qui menait directement dans la rue de derrière. RAAAAS !!! Le troisième et dernier groupe, voyant qu'il était peut-être opportun de préserver une épaule en utilisant la poignée, fit de même.
L'Ordre ! L'Ordre ! Et encore l'Ordre !, martela Amaury durant ces huit heures de réunion.
Je veux que vous planifiiez dès à présent des actions. Mais pas n'importe comment. Analysez les parties prenantes, évaluez les risques et les impacts. Je veux de la qualité, et je veux que vous soyez "agile" avant tout.
Sire, demanda à nouveau l'un des chefs, autant "risque", ça va, j'ai pigé. Autant les autres mots... ça va pas.
La troisième pièce était faiblement éclairée. Deux hommes s'efforçaient de fracturer une fenêtre bloquée pour tenter de s'enfuir par la rue de derrière. Ils avaient presque réussi au moment où les hommes du GIGN entrèrent.
Amaury avait dû taper du poing sur la table.
Pas d’exception ! Pas de gentillesse envers "vos têtes" ! On ne ferme les yeux sur rien ! La Siostry veut du propre, alors on lui donne. Pour en être certain, je participerai à la première opération. Ici même, à Guet-des-Brumes.
SÉRAPHIN ?! Mais qu’est-ce que tu fous là ?!, s'écria l'un des deux hommes du GIGN.
Vous le connaissez, Sire ?, demanda le second.
Amaury ôta sa cagoule de laine. Qu’est-ce que tu caches là ? Où t’es-tu encore fourré, Séraphin ?!
Sire, le chef nous a dit de ne pas faire d’amitiés avec les prévenus et là, en l'occurrence, vous…
FERME-LA, bougre d’imbécile, lui répondit Amaury. T’es encore en train de refourguer tes reliques Séraphin ?! Allez-vous en, avant que je ne change d’avis !, aboya-t-il.
Le groupe des "Gardes d'Intervention des Guetteurs Nocturnes" fut dissous ce soir-là lors de sa première intervention.
Dernière modification par HernfeltMayer (2023-12-15 01:07:07)
Siostry Vespasia et toute sa clique, Aldric "Main-de-Sixte" Ravenswood, Amaury de Gavere, Le Denier, Maître Balthazar ou le Strolatz Wacław Kowalczyk.
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L'Affaire de la Chèvre Philosophique
La toux résonnait dans la grande salle du conseil comme un rappel obstiné de la mortalité humaine. Vespasia pressa une main contre sa poitrine, sentant les spasmes remonter depuis les profondeurs de ses poumons martyrisés. Elle ferma les yeux, compta jusqu'à trois – exercice respiratoire que lui avait enseigné le Frère Terrant et qui ne servait strictement à rien – puis se redressa sur son siège avec la dignité obstinée de celle qui refuse de montrer sa faiblesse.
Devant elle s'étendait l'immense table de chêne massif, longue de quinze pieds, où jadis les négociations commerciales d'Hebron se concluaient dans le tintement des coupes de vin et le froissement des parchemins. Les murs de pierre blonde avaient perdu depuis longtemps l'odeur du mortier frais. Les vitraux, désormais achevés, projetaient des motifs colorés sur les dalles usées par une décennie de pas pressés.
Aldric Ravenswood se tenait à sa droite, debout malgré la fatigue qui creusait des cernes sous ses yeux. Il consultait pour la dixième fois ce matin le registre des audiences, un grimoire relié de cuir brun où s'alignaient les noms des plaignants. Derrière lui, trois clercs attendaient, plumes en suspens au-dessus de leurs parchemins vierges. À l'autre extrémité de la table, Amaury de Gavere montait la garde près de la porte à double battant, statue vivante de dissuasion militaire.
Sur la table, devant la Siostry, on avait disposé une carafe de cristal remplie d'eau claire, une coupe d'argent, un mouchoir de lin brodé aux initiales entrelacées de Podeszwa, et une fiole de sirop brun que le Frère Terrant avait préparé avec l'enthousiasme suspect d'un apprenti empoisonneur. L'étiquette manuscrite promettait : "Élixir de soulagement des voies respiratoires – Ne pas dépasser cinq doses par jour sous peine de visions."
Combien aujourd'hui ? demanda Vespasia d'une voix qui n'était plus qu'un murmure éraillé.
Aldric referma le registre avec un claquement sec.
Dix-huit audiences sont prévues, Siostry. Mais je peux en annuler la moitié si vous...
Non.
Le mot tomba comme un couperet. Elle toussa à nouveau, une toux sèche qui lui déchira la gorge, puis reprit d'une voix plus ferme qu'elle ne l'était réellement :
Le peuple attend. Faites entrer le premier.
Aldric fit un signe à Amaury qui ouvrit l'un des battants de la lourde porte. Un brouhaha confus s'engouffra dans la salle, puis deux paysans firent leur entrée d'une démarche hésitante.
Le premier était trapu comme un tonneau, les épaules voûtées par des décennies de labeur. Sa tunique rapiécée avait viré au gris sale. Le second était plus grand et plus maigre, avec une barbe rousse mal taillée et des petits yeux porcins. Entre eux deux, attachée par une corde effilochée, une chèvre avançait à contrecœur. L'animal était d'une maigreur pathétique, ses côtes saillant sous une robe grise mouchetée de noir. Ses yeux jaunes exprimaient cette résignation philosophique propre aux herbivores qui ont renoncé à comprendre les absurdités du monde humain.
Les deux paysans s'inclinèrent maladroitement. Le trapu ôta son bonnet qu'il serra contre sa poitrine.
Approchez, dit Aldric. La Siostry Vespasia vous écoute. Exposez votre différend avec clarté.
Le paysan trapu se racla la gorge bruyamment. Par réflexe, il cracha sur les dalles, puis se figea en réalisant où il se trouvait. Aldric ferma les yeux un instant.
Pardon, Noble Siostry, bredouilla-t-il. Je m'appelle Bogdan, fils de Bogdan. Et lui, c'est Casimir. On est voisins depuis toujours. Cette chèvre-là, il tira sur la corde, faisant trébucher l'animal, elle est à moi.
MENSONGE !
Le cri de Casimir explosa dans la salle. Un des clercs renversa son encrier.
Cette chèvre est à MOI ! Ma mère l'a achetée il y a sept ans au marché de Brześć ! J'ai des témoins !
Des témoins ! renifla Bogdan avec mépris. Et moi j'ai la VÉRITÉ ! Cette chèvre broute dans mon pré depuis trois mois ! Si elle était à toi, pourquoi elle vient chez moi ?
Parce qu'elle s'est ÉCHAPPÉE, imbécile ! Les chèvres s'échappent !
Si elle s'est échappée, pourquoi tu ne l'as pas réclamée avant ?
Parce que je ne SAVAIS PAS où elle était ! Tu me l'as CACHÉE, voleur !
CACHÉE ? Elle broutait en plein milieu de mon pré ! Le curé l'a vue ! Le meunier l'a vue !
Les deux hommes s'invectivaient maintenant à pleins poumons, leurs visages cramoisies rapprochés au point que leurs barbes se touchaient presque. La chèvre, coincée entre eux, bêlait de plus en plus fort.
Vespasia sentit la quinte monter. Elle pressa une main contre sa bouche, tentant de la contenir. Mais c'était comme essayer d'arrêter une avalanche avec ses mains nues.
La toux explosa.
Ce ne fut pas une petite toux discrète. Ce fut une toux monumentale qui jaillit des tréfonds de ses poumons comme si son corps cherchait à expulser quelque chose de fondamentalement incompatible avec la vie. Une toux sèche, rapeuse, douloureuse, qui la plia en deux sur la table.
Le silence tomba comme un rideau de théâtre. Les deux paysans s'interrompirent net. La chèvre cessa de bêler. Amaury fit un pas en avant, la main sur le pommeau de son épée.
Vespasia toussa encore. Et encore. Et encore. Chaque spasme lui arrachait la gorge. Ses yeux se remplirent de larmes. Son visage vira au rouge, puis au pourpre.
Aldric se précipita, saisissant la carafe pour remplir la coupe. Vespasia la repoussa d'un geste faible, continuant de tousser, se pliant presque en deux. Le mouchoir qu'elle pressait contre ses lèvres se tachait de minuscules points de sang.
La quinte dura une éternité. Trente secondes qui semblèrent s'étirer en trente minutes. Puis, progressivement, les spasmes s'espacèrent. Elle se redressa lentement, repoussant les cheveux qui collaient à son front moite.
Les deux paysans la fixaient avec une expression mêlée de compassion et de terreur.
Continuez, croassa-t-elle.
Aldric se pencha vers elle.
Siostry, peut-être une pause...
J'ai dit... continuez.
Bogdan reprit la parole, sa voix ayant perdu son assurance.
Cette chèvre mange dans mon pré depuis trois mois. Trois mois d'herbe, ça fait une chèvre complète. Il y a une loi, Noble Siostry, qui dit que si on garde l'animal de quelqu'un pendant trois mois, il devient nôtre. La loi de la propriété par occupation !
N'importe quoi ! explosa Casimir. Cette loi n'existe pas !
Elle existe ! Mon oncle qui servait dans la garde me l'a dit !
Ton oncle ne savait ni lire ni écrire ! Il confondait sa main droite avec sa main gauche !
Vespasia leva la main pour imposer le silence. Elle ouvrit la bouche pour parler, mais sa gorge ne produisit qu'un croassement rauque.
Puis la quinte revint.
Pire encore cette fois. Son corps se convulsa sur le siège. Elle s'agrippa au bord de la table, ses jointures blanchissant. Les clercs bondirent, affolés. Amaury fut à ses côtés en un instant.
Elle toussa. Et toussa. Et toussa encore. Des sons inhumains sortaient de sa gorge.
Aldric se pencha vers elle, décomposé.
Siostry, le médecin...
Elle secoua la tête violemment. Non. Elle voulait juste que cette maudite quinte s'arrête.
Aldric, paniqué, se tourna vers les paysans.
Sortez ! Vous voyez bien...
Mais Vespasia leva la main – un geste autoritaire malgré le tremblement. Non. L'audience devait continuer.
Elle toussa trois fois de plus. Trois toux sèches, distinctes.
Aldric fronça les sourcils. Trois toux. Y avait-il un message ? Il toussa à nouveau. Une fois. Puis deux fois. Puis trois fois.
Trois, murmura Aldric, perplexe.
Bogdan s'avança avec espoir.
Trois ! Elle dit trois ! Comme les trois mois ! Alors j'avais raison !
Vespasia secoua frénétiquement la tête, déclenchant une nouvelle cascade de toux. Non ! NON !
Aldric cherchait désespérément une interprétation. Elle toussa deux fois. Deux. Deux moitiés.
La Siostry décrète... il marqua une pause, ...que la chèvre sera partagée en deux !
Le silence fut abyssal.
Partagée ? répéta Casimir d'une voix blanche.
En deux ? ajouta Bogdan, incrédule.
Vespasia secoua la tête avec une violence qui faillit la faire tomber. Elle essaya d'articuler un "NON" qui sortit comme un gargouillis, puis se mit à gesticuler frénétiquement.
Mais Aldric, lancé dans son interprétation, poursuivit :
Oui, partagée. Chacun recevra une moitié équitable.
MAIS ON NE PEUT PAS PARTAGER UNE CHÈVRE VIVANTE ! hurla Bogdan. Ça n'a aucun sens !
Aldric, réalisant l'absurdité, chercha à se rattraper.
C'est-à-dire... la Siostry teste votre attachement véritable...
Comment on fait ? coupa Casimir, pratique. On la coupe ? Qui garde l'avant ou l'arrière ?
L'avant, évidemment ! répliqua Bogdan. C'est là qu'est le lait !
Justement ! C'est la partie précieuse !
Les deux hommes recommencèrent à se disputer sur l'anatomie caprine. Vespasia était au bord de l'apoplexie. Une nouvelle crise la secoua, encore plus violente. Elle dut se lever, s'appuyant sur la table, pliée en deux.
Amaury la rattrapa.
Siostry, il faut arrêter...
Mais elle refusa, tituba jusqu'aux clercs, renversa un encrier, saisit une plume et écrivit d'une main tremblante :
NON
Puis, les lettres devenant illisibles :
DONNEZ-MOI CETTE MAUDITE CHÈVRE. ELLE SERA À MOI. SORTEZ TOUS.
Le silence fut de plomb. Les paysans regardèrent le parchemin, puis la Siostry qui les fixait avec des yeux brillants de fièvre et de rage.
La Siostry... commença Aldric d'une voix étranglée, ...réquisitionne la chèvre pour l'usage du palais. C'est son droit.
Mais... ma chèvre... balbutia Bogdan.
MA chèvre ! tenta Casimir.
LA CHÈVRE DE LA SIOSTRY !
La voix d'Amaury résonna comme le tonnerre. Le chevalier s'avança, sa stature projetant une ombre menaçante. Les paysans reculèrent.
Bien entendu, reprit Aldric, la Siostry consent à vous dédommager. Deux pièces d'or chacun.
Les yeux des paysans s'illuminèrent. Deux pièces d'or ! Chacun ! C'était une fortune !
Ils s'inclinèrent si bas qu'ils faillirent se cogner le front.
Que Podeszwa bénisse la Siostry !
Ils lâchèrent la corde et s'enfuirent presque en courant. La porte claqua derrière eux.
La chèvre resta plantée au milieu de la salle, fixant Vespasia avec une expression qui semblait dire : "Sérieusement ?"
Vespasia, épuisée, se laissa tomber dans son fauteuil. Une dernière quinte la secoua – une toux de frustration pure.
Amaury ramassa la corde.
Qu'est-ce que je fais de... ça ?
Vespasia regarda la chèvre. L'animal choisit ce moment pour lâcher un chapelet de crottes sur le tapis.
Elle ferma les yeux. Compta jusqu'à dix. Les rouvrit. La chèvre était toujours là.
Mettez-la... dans les écuries. Qu'on la nourrisse. Et que quelqu'un nettoie ça.
Amaury tira sur la corde. La chèvre résista. Finalement, il la souleva sous son bras comme un paquet et sortit, l'animal bêlant pathétiquement.
Aldric attendit que la porte se ferme.
Siostry... je suis désolé. J'ai mal interprété...
Vespasia leva une main pour l'arrêter. Elle toussa encore une fois.
Combien... d'audiences reste-t-il ?
Aldric consulta son registre avec l'expression d'un condamné.
Dix-sept, Siostry.
Le silence fut éloquent. Dehors, la chèvre bêlait avec insistance.
Dans un coin, un clerc murmura :
On devrait noter : "En ce jour, la Siostry acquit sa première chèvre par décret judiciaire."
L'autre gloussa, puis se tut en croisant le regard d'Aldric.
Vespasia rouvrit les yeux, brillants de détermination fiévreuse.
Faites entrer le suivant.
Et l'audience reprit son cours, au rythme des quintes de toux et de l'absurde.
Siostry Vespasia et toute sa clique, Aldric "Main-de-Sixte" Ravenswood, Amaury de Gavere, Le Denier, Maître Balthazar ou le Strolatz Wacław Kowalczyk.
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