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De la créature du petit port
Extrait du registre du fief, tenu par le greffier en l'absence de son seigneur
Il est d'usage que le greffier consigne au registre du fief les naissances, les décès, les ventes de bétail et les litiges de bornage. Il n'est pas d'usage qu'il y consigne un poisson. Je m'y résous pourtant, car les trois jours qui suivirent la pêche du Mardor ont coûté au fief davantage d'encre, de patience et de vinaigre que bien des guerres de succession.
Notre seigneur était parti chasser le cerf la veille. Il m'avait laissé le sceau, les clés du grenier et une consigne d'une rare précision :
Qu'il ne se passe rien.
J'ai fait ce que j'ai pu.
L'affaire commença avant l'aube, au petit port, lorsque la barque du vieux Tord-Filet revint de la haute mer plus enfoncée dans l'eau qu'un chaland chargé de sel. Les quatre hommes à bord ramaient en silence, ce qui, chez des pêcheurs, constitue déjà un présage. On actionna les élévateurs, on tira, on jura beaucoup, et l'on déposa enfin la chose sur le quai.
Je m'efforcerai d'être exact, puisque c'est mon office. Elle était ronde comme un pavois de joute, épaisse comme un tonneau, grise et grenue comme une vieille meule. Elle n'avait pour ainsi dire pas de corps, seulement une tête énorme, prolongée en haut et en bas par deux nageoires semblables à des voiles déchirées. Sa bouche, minuscule et ronde, demeurait ouverte sur une expression de surprise offensée, comme celle d'un chanoine à qui l'on vient de marcher sur le pied. Son œil, large comme une écuelle, fixait le ciel avec une profonde lassitude.
Elle est montée toute seule, messire greffier, m'expliqua Tord-Filet en essuyant ses mains sur ses braies. Elle dormait à plat sur l'eau, comme une crêpe. On n'a eu qu'à la cueillir.
J'en pris note. Il est des phrases que l'on consigne sans les comprendre.

La nouvelle courut plus vite que la marée. Avant que le soleil eût franchi les toits, le quai grouillait de curieux, et le chapelain fendait la foule, la robe relevée sur ses chevilles maigres.
Il n'est pas inutile de préciser, pour qui ne connaîtrait pas notre fief, que le chapelain est le ministre de Podeszwa attaché à notre maison. C'est un gorny, un religieux ayant franchi les trois stades de la connaissance. Il dit les offices, bénit les récoltes, les mariages et jusqu'aux plats du banquet, et veille à garder nos âmes des tentations de Ciemnota. Il tient le Pokusa en haute estime, et le Démonikon toujours à portée de main.
Il s'arrêta à trois pas de la bête, blêmit, et traça dans l'air le signe des trois canons.
Ciemnota, souffla-t-il. Le Pokusa parle de ces êtres que la nuit vomit sur nos rivages. Voyez cet œil. Voyez cette bouche qui n'a jamais chanté la gloire de Podeszwa. Il faut la brûler avant le coucher du soleil et réciter le Démonikon sur ses cendres.
Il n'avait pas achevé que la vate arrivait par l'autre bout du quai, pieds nus, ses colliers d'os cliquetant à chaque pas.
La vate, pour ceux qui l'ignoreraient, sert le Rite des Anciens Dieux. Oracle et prophétesse, elle est de tous les serviteurs du Rite la plus proche du peuple : on la croise sur les marchés et dans les hameaux bien plus souvent que dans les temples. Elle soigne, elle sacrifie, elle lit les présages, et c'est elle que l'on consulte pour un enfant fiévreux, une vache stérile ou un mariage incertain. Les vates sont pour la plupart des femmes, et la coutume punit sévèrement quiconque leur fait violence, ce qui explique que le chapelain, en dépit d'une envie manifeste, se contenta de la foudroyer du regard.
Elle ne lui rendit pas ce regard. Elle s'agenouilla devant la créature, posa une main sur son flanc rugueux et ferma les yeux un long moment.
Botia nous l'envoie, déclara-t-elle enfin. Regardez cette rondeur. Ce ventre plein. C'est un présage de fécondité. Celle qui la touchera aura des fils.
Trois femmes de pêcheurs la touchèrent sur-le-champ. L'une d'elles, mère de sept filles, la toucha deux fois, puis revint une troisième par précaution.
Le chapelain et la vate échangèrent alors des propos que la décence m'interdit de consigner, mais dont la substance tenait en peu de mots : l'un voulait un bûcher, l'autre un autel, et chacun considérait l'autre comme la véritable créature des abysses.
En l'absence de notre seigneur, il me revenait de trancher. Je fis ce que tout greffier fait lorsqu'il ne sait que décider : je fis un inventaire. Je déclarai la créature placée sous la garde du fief jusqu'au retour de son maître, et la fis porter dans le cellier aux saumures, seul lieu du port assez frais et assez vaste pour l'accueillir.
C'était, je le comprends aujourd'hui, ma première erreur.
Le Merkor, le prévôt vint me trouver à la greffe. C'est un homme de chiffres, qui compte les marches d'un escalier avant de le gravir et les retient pour la descente.
Une bête pareille, à la foire, c'est trois deniers l'entrée, m'exposa-t-il sans préambule. Deux pour les enfants. Gratuit pour les druides, ils prétendront l'avoir déjà vue en songe.
J'objectai que la créature n'appartenait à personne. Il me répondit qu'elle appartenait au fief, que le fief appartenait à notre seigneur, et que notre seigneur préférerait sans nul doute trouver à son retour de l'or plutôt qu'un poisson. L'argument me parut irréfutable. Il l'était.
On la hissa donc sur une charrette à foin, et le cortège traversa le bourg sous les vivats. Le chapelain le suivit en psalmodiant des imprécations, la vate en psalmodiant des bénédictions, si bien que l'ensemble sonnait comme une procession à deux têtes, ce qui, au fond, convenait assez à la créature, qui n'en avait qu'une mais de quoi en faire deux.
À la foire, la file d'attente s'étira jusqu'aux étals des drapiers. Les enfants lui jetèrent du pain. Un jongleur composa une complainte sur l'air de la Belle Meunière, dont le refrain faisait rimer « lune » avec « infortune » et que l'on chantait encore trois semaines plus tard. Une marchande de navets affirma devant témoins que ses verrues avaient disparu après qu'elle eut baisé la nageoire. Elles reparurent le lendemain, mais elle l'avait déjà dit à tout le monde.
Le soleil de l'après-midi se chargea cependant de rappeler à chacun que, démon ou messagère, la créature avait cessé de vivre depuis la veille. Les visiteurs commencèrent à se pincer le nez. Le prévôt baissa l'entrée à deux deniers, puis à un, puis proposa de payer les gens pour rester. Personne ne resta.
C'est alors que parut le maître-queux du château, son grand couteau à la ceinture et une lueur inquiétante dans l'œil.
Le maître-queux est le chef des cuisines du château. Il règne sur les fourneaux, les broches, les marmitons et les réserves de bouche, et c'est à lui que revient de nourrir notre seigneur, sa maisonnée et ses hôtes. Sa charge lui vaut l'oreille de son maître à chaque repas, ce qui en fait un personnage plus influent qu'on ne le croit, et plus dangereux qu'on ne le souhaite lorsqu'il a un couteau en main et une idée en tête.
Il fit trois fois le tour de la charrette en reniflant, sans paraître le moins du monde incommodé, ce qui en dit long sur l'état de ses cuisines.
Rôtie entière, murmura-t-il, rêveur. Farcie d'oignons et de lard, avec une sauce à l'Altevin. Monseigneur revient de la chasse avec un cerf. Il trouvera ici plus grand que son cerf.
Le chapelain cria à l'impiété, la vate au sacrilège, et le prévôt à la concurrence déloyale. Pour une fois, ils avaient tous trois raison. Le maître-queux se retira sans un mot, mais je le vis plus tard affûter son couteau sur la margelle du puits, face au cellier, avec une application qui n'avait rien de fortuit.

Le Jidor, à la pleine lune, l'odeur avait atteint le château. Les chiens hurlaient dans le chenil, la garde du rempart réclamait une prime, et les mouettes, qui la veille encore tournoyaient au-dessus du port avec convoitise, avaient purement et simplement quitté le fief, ce que personne de mémoire d'homme n'avait jamais vu.
À l'aube, le chapelain et la vate se présentèrent ensemble à la porte de la greffe. C'était la première fois qu'ils partageaient le même seuil, et je crois bien la dernière.
Nous sommes d'accord, annonça le chapelain.
Pour une fois, précisa la vate.
Peu leur importait désormais que la chose fût démon ou messagère : elle devait quitter le fief avant la nuit. Ils ne se disputaient plus que sur la manière. Le chapelain tenait au bûcher, la vate à une immersion solennelle accompagnée de chants. Le prévôt, qui les avait suivis, réclamait qu'on tînt compte des recettes de la foire, et le maître-queux, qui avait suivi le prévôt, réclamait la queue. Je lui fis observer qu'elle n'en avait pas. Il me répondit que c'était bien là le problème.
La providence, ou Daeth, ou un simple hasard de route, nous envoya ce matin-là un clerc de l'université qui cheminait vers le nord. Il s'était arrêté au bourg pour faire ferrer sa mule et avait, disait-il, suivi l'odeur sur deux bonnes lieues par pure curiosité savante. C'était un homme sec, aux besicles cerclées de fer, qui portait sur toute chose le regard d'un enfant devant un étal de confiseries.
Il examina la créature longuement. Il souleva une nageoire, tâta la peau, compta les dents, qui étaient soudées. Puis il se redressa, et il rit. D'un rire franc, qui me parut dans les circonstances d'une remarquable grossièreté.
Mais c'est une lune de mer ! s'exclama-t-il. Les marins du sud en prennent à chaque saison chaude. Elles montent dormir à la surface pour se chauffer au soleil, si bien qu'on les cueille comme des pommes tombées.
Un silence s'abattit sur le quai.
Elle n'est donc pas une engeance de Ciemnota... commença le chapelain.
...ni une envoyée de Botia, acheva la vate, d'une voix fort triste.
Ni l'une ni l'autre, confirma le clerc en remontant ses besicles. C'est un poisson. Assez bête, d'ailleurs. Les marchands du sud la débitent en tranches, la mettent en saumure et la vendent dans les foires sous le nom de chair de lune. C'est fade, mais cela se conserve admirablement.
Je vis alors le maître-queux changer de couleur, passer du rouge au gris, puis du gris à une teinte que je n'ai jamais revue que sur le ventre de la créature. Au dernier Sauin, il avait acheté trois barils de chair de lune à un marchand de passage. Il l'avait servie au banquet, en ragoût. Le chapelain avait béni le plat. La vate en avait emporté une écuelle pour la route. Et notre seigneur en avait repris deux fois.
On rendit la créature à la mer à la marée du soir, sans bûcher ni chant, à bord de la barque du vieux Tord-Filet, ce qui contenta tout le monde à proportion égale, c'est-à-dire fort peu. Le prévôt versa au trésor la recette de la foire, déduction faite du vinaigre employé à laver le cellier, de sorte que l'opération dégagea un bénéfice de onze deniers. Les mouettes revinrent deux jours plus tard. La femme aux sept filles annonça à la fin du mois qu'elle attendait un huitième enfant. Je laisse à chacun le soin d'en tirer la théologie qui lui convient.
Notre seigneur rentra le soir même, avec un chevreuil de taille modeste et l'humeur des chasseurs qui espéraient un cerf. Il me tendit la main pour reprendre son sceau.
Rien à signaler ?
Je lui présentai le registre, où j'avais écrit, de ma plus belle main : Pêché un poisson. Rendu un poisson.
Il hocha la tête, satisfait, puis fronça le nez.
Pourquoi le port sent-il ainsi ?
Le poisson, monseigneur.
Ah.
Il n'en demanda pas davantage. Mais au souper, alors que le maître-queux posait devant lui le chevreuil rôti, il repoussa son assiette et leva les yeux vers lui.
Dites donc. Il ne vous resterait pas de cette chair de lune de l'an dernier ? C'était bon, ça.
Le maître-queux laissa tomber sa louche.
Je l'ai consigné également.
Dernière modification par HernfeltMayer (2026-10-29 12:02:55)
Lancelin Falkenberg von Mayer et toute sa clique (Aldric "Main-de-Sixte" Ravenswood et autres joyeux lurons)
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