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Krakow, aile est du palais, avant l'aube...
Le froid du petit matin s'infiltrait encore par les fentes des volets lorsque Lancelin fut tiré du sommeil par trois coups secs frappés à sa porte. Il n'eut pas besoin qu'on lui dise qui c'était, seul un homme s'autorisait à le déranger à pareille heure sans fonction, et cet homme portait toujours la même odeur d'herbes séchées et de cire à cacheter.
Il enfila une robe de chambre à la hâte, laissant ses cheveux en bataille, pour une fois, ni le miroir ni l'effet ne l'intéressaient, et ouvrit lui-même, chose qu'un noble de son rang ne faisait jamais.
Le frère-mestre-physicien se tenait dans le couloir, sa sacoche de cuir serrée contre lui comme un bouclier, le visage creusé par une nuit entière passée au chevet de la Siostry. Il n'attendit pas qu'on l'invite à parler.
Elle a craché du sang cette nuit, messire. Trois fois.
Lancelin ne répondit pas tout de suite. Il referma la porte derrière lui, doucement, comme si le bruit lui-même pouvait aggraver les choses, et fit signe au vieil homme de le suivre vers la fenêtre du couloir, loin des chambres où dormaient encore les domestiques.
Vous m'aviez dit qu'elle tiendrait la lunaison, dit-il enfin, la voix plus sourde que d'ordinaire, dépouillée de toute ironie.
Je me suis trompé. Ou plutôt, je ne me suis pas trompé sur le mal, messire. Je me suis trompé sur sa patience à le combattre.
Le physicien posa sa sacoche sur le rebord de pierre et l'ouvrit, en sortit un carnet aux pages gondolées par l'humidité, couvert d'une écriture serrée.
Le poumon gauche ne répond plus aux fumigations de belladone. J'ai tenté l'écorce de saule blanc, le sirop d'hysope, même la saignée, contre mon propre jugement, tant sa faiblesse me l'interdisait. Rien ne freine l'avancée du mal.
Il releva les yeux vers Lancelin, et dans son regard fatigué perçait quelque chose que le jeune noble n'aimait pas voir chez un homme de science : de la peur, mêlée à une forme d'excuse muette.
Ce qu'il lui faut désormais, messire, ce n'est plus mon art. C'est le silence.
Le silence ? répéta Lancelin, un sourcil levé, retrouvant malgré lui un peu de sa verve habituelle. Vous me demandez de faire taire tout Krakow parce qu'une vieille femme tousse ?
Le physicien ne releva pas la pique, il connaissait assez le jeune homme pour savoir que la moquerie, chez lui, était souvent la robe qu'enfilait l'inquiétude quand elle ne voulait pas se montrer nue.
Elle ne tousse pas, messire. Elle se noie, lentement, dans son propre corps. Et chaque agitation autour d'elle, un courrier qui s'égare, une rumeur qui l'atteint, une dispute de couloir qu'elle devine plus qu'elle ne l'entend, lui vole un peu du souffle qui lui reste. Le corps guérit dans le calme. Le sien ne guérira pas dans le vacarme d'une maison qui continue de vivre comme si de rien n'était.
Il rangea son carnet, referma sa sacoche avec un soin presque cérémonieux, comme s'il refermait un livre qu'il espérait ne pas avoir à rouvrir de sitôt.
Ciemnota se nourrit des maisons ouvertes, messire. Fermez la vôtre. Pour elle, sinon pour vous.
Il s'inclina, sobrement, et s'en fut vers les appartements de la Siostry, laissant Lancelin seul dans le couloir froid, la main posée sur le rebord de pierre encore tiède de l'endroit où reposait, un instant plus tôt, la sacoche du vieil homme.
Il ne redescendit pas immédiatement. Il resta là, un long moment, à regarder par la fenêtre les premières lueurs grises se lever sur les toits de Krakow, cette ville toute neuve, bâtie à la sueur d'un peuple qui avait tout abandonné pour suivre une femme aujourd'hui en train de suffoquer dans une chambre à trente pas de lui.
En bas, dans la cour, un valet allumait déjà les torches du grand portail, sans savoir que dans quelques heures, ce même portail se refermerait pour un temps que personne ne pouvait mesurer.
Aldric Ravenswood le trouva ainsi, immobile, alors que le jour se levait tout à fait.
Vous n'avez pas dormi, observa-t-il, moins comme une question que comme un constat.
Personne ne dort, dans cette maison, à ce qu'il paraît, répondit Lancelin sans se retourner. Le mestre veut le silence, Aldric. Le silence complet.
Le surintendant vint se placer à ses côtés, les mains croisées dans le dos, dans cette posture qu'il adoptait toujours quand il s'apprêtait à peser une décision plutôt qu'à la prendre à sa place, il avait appris, avec les années, à laisser au jeune homme le poids de ses propres choix.
Et vous comptez le lui donner ?
Lancelin garda le silence un instant, les yeux toujours fixés sur la ville qui s'éveillait, indifférente encore à ce qui se préparait entre ses murs.
Vous savez ce qui se dit, dans les tavernes, depuis quelques semaines. Sur elle. Sur moi. Sur qui tiendra vraiment les rênes le jour où elle ne les tiendra plus. Il eut un rire bref, sans joie. Certains n'attendent qu'une porte entrouverte pour s'y engouffrer. Je pensais la leur laisser fermée à demi, histoire de les occuper.
Il se tourna enfin vers Aldric, et pour une fois, il n'y avait dans son regard ni malice ni détachement, seulement la fatigue nue d'un homme qui, du jour au lendemain, avait cessé d'être un cadet insouciant pour devenir, de fait sinon de titre, le dernier rempart d'une maison entière.
Mais je crois qu'il est temps de la leur fermer tout à fait.
Lancelin Falkenberg von Mayer, Siostry Vespasia et toute sa clique (Aldric "Main-de-Sixte" Ravenswood, Amaury de Gavere, Le Denier, Maître Balthazar ou le Strolatz Wacław Kowalczyk...)
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Aldric ne répondit pas tout de suite. Il se contenta d'incliner légèrement la tête, façon qu'il avait de dire qu'il avait entendu, sans encore juger s'il fallait approuver.
Fermer tout à fait, répéta-t-il enfin, comme pour goûter le poids des mots. Vous mesurez ce que cela signifie ? Plus de courrier reçu, plus de courrier envoyé. Plus d'audiences, plus de marchés à la grande halle. Le domaine entier à l'arrêt, le temps que Podeszwa décide du sort de la Siostry.
Je mesure surtout ce qu'il adviendrait si je ne le faisais pas, répondit Lancelin. Un domaine qui continue de bruire pendant que sa maîtresse agonise en silence, cela a un nom, Aldric. Cela s'appelle une invitation.
Il se détourna de la fenêtre et commença à marcher, lentement d'abord, puis à grands pas, comme si le mouvement seul pouvait ordonner ses pensées.
Convoquez le sénéchal, le capitaine de la garde et le premier scribe. Ici, avant midi. Et faites porter un mot à la Katadra, je veux que les prêtres commencent leur veillée dès aujourd'hui.
Et pour l'annonce au peuple ?
Lancelin s'arrêta.
Sur la grand-place. Ce soir, au crépuscule. Je le dirai moi-même.
-
Krakow, grand-place, le soir même
Le crépuscule teintait les toits d'un orange sale lorsque la foule commença à se rassembler, convoquée par le son grave de la cloche du palais, celle-là même qu'on avait mis vingt hommes à descendre du beffroi d'Hebron, des années plus tôt, pour la faire voyager jusqu'ici.
Les marchands avaient fermé boutique sans qu'on le leur demande, sentant confusément que quelque chose d'important allait se dire. Des mères tenaient leurs enfants par la main, des vieillards s'appuyaient sur des cannes pour tenir debout plus longtemps que leurs jambes ne le voulaient, et tous regardaient vers le perron du palais où se tenait, seul, la silhouette de Lancelin, drapé dans un manteau sombre qui n'était pas sans rappeler, par sa coupe, ceux que portait autrefois la Siostry elle-même.
Il laissa le silence s'installer avant de parler, non par sens du théâtre, pour une fois, mais parce que les mots lui manquaient un peu, et qu'il fallait bien les trouver.
Peuple de Krakow, commença-t-il, sa voix portant loin dans l'air froid du soir, vous savez tous, ou vous devinez, que la Siostry Vespasia est mal en point. Je ne vais pas vous mentir en vous disant que cela s'arrange. Le mestre-physicien m'a annoncé ce matin qu'elle avait craché du sang, trois fois, cette nuit.
Un murmure parcourut la foule, celui qu'on entend toujours quand une inquiétude longtemps tue trouve enfin confirmation.
Il m'a dit une chose, aussi. Que le seul remède qui lui reste, désormais, ce n'est plus les fumigations, ni les sirops, ni la saignée. C'est le silence.
Il laissa passer un instant, balayant la foule du regard, s'attardant peut-être un peu plus longtemps sur certains visages que sur d'autres.
Alors voilà ce qui va se passer. À compter de cette nuit, Krakow se ferme. Plus de courrier, plus d'audience, plus de marché sur cette place. Les portes du palais resteront closes, et avec elles, celles de tout le domaine. Je ne vous dis pas combien de temps cela durera, parce que je l'ignore moi-même. Cela durera ce qu'il faudra.
Quelqu'un, dans la foule, osa une question, une voix d'homme, inquiète plus qu'insolente : Et qui gouvernera, messire, pendant ce temps ?
Lancelin eut un sourire, bref, sans grande joie, celui qu'on offre quand on a déjà anticipé la question mille fois dans sa tête.
Moi. Comme avant. Sauf que je ne répondrai à personne d'autre qu'à ma conscience et à Podeszwa, le temps que cela dure. Que ceux qui espéraient profiter de ce silence pour agiter leurs ambitions le sachent : le silence n'est pas une porte ouverte. C'est un mur. Et je vous garantis qu'il tiendra.
Il marqua une pause, et sa voix, quand il reprit, se fit un peu moins publique, un peu plus près de ce qu'il ressentait réellement.
Priez pour elle, si le cœur vous en dit. Ou ne priez pas, si vous n'y croyez plus. Mais laissez-la ce silence. C'est tout ce qu'elle demande, et c'est la dernière chose, peut-être, que je pourrai jamais lui offrir.
Il redescendit les marches sans attendre d'autres questions, traversa la foule qui s'écartait sur son passage dans un silence presque religieux, et disparut par la grande porte du palais.
Derrière lui, un à un, les gardes commencèrent à refermer les lourds battants de bois cerclé de fer. Le dernier bruit que la place entendit fut celui du verrou principal, un claquement sourd, définitif, qui résonna longtemps dans l'air du soir avant de se perdre entre les toits de la ville neuve.
Krakow venait de se taire.
Lancelin Falkenberg von Mayer, Siostry Vespasia et toute sa clique (Aldric "Main-de-Sixte" Ravenswood, Amaury de Gavere, Le Denier, Maître Balthazar ou le Strolatz Wacław Kowalczyk...)
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