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#1 2026-06-24 08:35:12

Jan de Gwendal
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Le Dernier Voyage

Jan de Gwendal éprouvait surtout de la compassion pour sa jument bien-aimée, Noisette. Elle était née monture, non cheval de trait. Mais il lui fallait une charrette pour ce dernier voyage, non seulement pour transporter les nombreuses provisions nécessaires à son périple en solitaire, mais aussi pour se dissimuler parmi les paysans anonymes.
Il savait que le reste de sa famille s'en sortirait. Il avait laissé des lettres à sa femme et à ses enfants, qui ne comprendraient pas sa décision impulsive, mais qui s'adapteraient à la situation, comme la vie les y avait habitués. Estelle en particulier, l'ainée, destinée à prendre les renes de la seigneurie.

Il savait aussi que le vieux Nansen remplirait son role d'intendant, comme il l'avait déjà fait d'innombrables fois, jusqu'à ce que sa fille soit assez agée pour se débrouiller seule. Un jour, Jan se retrouverait avec sa famille, mais il lui fallait d'abord accomplir la tache qu'il avait si souvent reporté.
Son aventure okordienne était terminée: une période passionnante de sa vie, dans un pays qu'il avait appris à aimer. Durant cette première partie de son voyage vers le nord, il s'imprégna des paysages okordiens, évitant les routes et les villages, restant sur les sentiers et dormant en pleine nature.

Les terres qu'il traversa étaient paisibles, bien que certaines portassent les stigmates de batailles récentes. La paix régnait globalement dans Okord à ce moment-là, et Jan atteignit la frontière du nord sans encombre. Son itinéraire le conduisit le long de sentiers escarpés et à travers des cols de montagne.
Il entra enfin dans le pays qu'il appelait sa patrie, Gundor. Mais, au lieu de se réjouir de ce retour, il dut redoubler de prudence et de vigilance. Les vallées grouillaient de miliciens de Perdiglas, qui surveillaient toutes les activités paysannes, comme s'ils soupçonnaient une trahison d'etre ourdie pendant qu'un fermier traitait ses vaches.

Le Gundor du Sud lui serait hostile, Jan le savait avant meme d'y avoir mis les pieds. L'emprise des occupants sur cette partie du pays était solide, encore plus forte maintenant qu'au moment de son départ. Il constatait meme, avec dégout, que des villages entiers étaient maintenant repeuplés par des colons de Perdiglas.
Jan savait cependant comment contourner les zones peuplées, et il jouait son role de paysan insignifiant, s'arretant meme pour échanger quelques marchandises lorsqu'il ne pouvait éviter les passants sur la route. Sa progression fut péniblement lente, en raison de toutes ces précautions, mais il finit par atteindre les hautes terres deux pleines lunes après avoir quitté son domaine.

Le haut plateau qui s'étendait sur la majeure partie du territoire de Gundor était ce que Jan considérait comme le "vrai" Gundor. Il ne put contenir ses émotions lorsqu'il posa enfin les yeux sur ce paysage accidenté, rude, mais majestueux.
Après tant d'années à gouverner son domaine okordien, et après avoir contemplé les terres fertiles et luxuriantes du sud, Jan découvrit pour la première fois son Gundor du point de vue d'un seigneur okordien. Le terrain était un entrelacs de collines, de rochers et de ravins: totalement impraticable pour la culture.

Il savait aussi que les hivers longs et rigoureux seraient des conditions difficiles pour la plupart des animaux de ferme d'Okord. On pouvait élever ici une race de chèvres rustiques, mais leur production était faible. Un Okordien se demanderait si cette terre valait la peine d'etre possédée.
Son coeur gondorien, pourtant, se réjouissait à la vue des rochers couverts de mousse et de lychens, et au son mélodieux des petits ruisseaux. Jan savait que le coeur du Gundor battait de vie et que de merveilleux secrets se cachaient dans ce plateau sauvage.

Son voyage avait atteint un point critique. Il devrait suivre désormais les moindres sentiers qu'il trouverait, car aucune route ne traversait le Gundor intérieur. Jan savait qu'il finirait par abandonner sa charrette des provisions, le terrain devenant trop accidenté. Mais il savait aussi qu'avec sa jambe de bois, il ne pourrait pas chasser et se nourrir.
Finalement il décida de demander à sa fidèle Noisette de porter le harnais encore un peu. Du moins, il avait désormais peu de chances de croiser une patrouille de Perdiglas. Ou meme tout etre vivant.

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#2 2026-06-30 08:41:53

Jan de Gwendal
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Re : Le Dernier Voyage

La chance de Jan fut de courte durée. Alors qu'ils gravissaient un sentier escarpé, un virage serré fit déraper une des roues de la charrette. Malgré les efforts de Noisette pour résister à la traction en plantant ses sabots dans le gravier, la charrette bascula et commença à les entrainer tous les deux vers le précipice.
Jan s'empara frénétiquement du harnais d'une main, tout en cherchant à tatons son couteau de poche de l'autre. Il pensait que sa jument pourrait peut-etre retenir la charrette temporairement, s'il parvenait au moins à la soulager d'un peu de poids.

Dans un dernier effort désespéré, il se jeta vers une racine qui dépassait du bord du chemin. Il s'y agrippa de toutes ses forces, puis retint son souffle en priant pour que la racine ne cède pas. Pendant ce temps, il constata que Noisette était toujours en difficulté. Bien que le poids qui pesait sur elle fut bien moindre à présent, la pauvre jument, prise de panique, essayait maintenant ridiculement de se débarrasser de son harnais à pleines dents.
Jan réussit finalement à saisir son couteau et à l'accrocher à l'une des cordes du harnais. Il lui fallut plusieurs minutes d'angoisse pour enfin couper une corde, puis il passa à la suivante. Mais le poids du chariot avec les vivres était déjà trop important pour le harnais endommagé, et d'un coup sec, il se déchira.

L'homme et le cheval étaient sains et saufs, mais les provisions avaient dévalé la falaise et étaient perdues à jamais. Une fois Jan de retour sur le sentier, après avoir murmuré quelques mots pour calmer sa monture, il réfléchit à ses chances de succès.
Si son sens de l'orientation ne le trahissait pas, on n'était plus qu'à quelques jours de sa destination. Mais quelques jours passés en pleine nature, sans équipement de chasse et avec une jambe de bois pour le gener, ne laissaient guère de place à l'espoir!

Dans tous les cas, la seule autre option aurait été de retourner dans les vallées et de se révéler aux habitants, ce qui aurait inévitablement conduit les autorités de Perdiglas sur lui. Se reprochant cette entreprise insensée dans laquelle il s'était embarqué, Jan reprit son chemin.
Au bout d'un moment, le paysage familier fit ressurgir ses souvenirs et lui rappela qu'il était un véritable fils du Gundor. Il trouverait un moyen de survivre, que ce soit en pechant des saumons à mains nues ou en fabriquant des collets à lièvres avec le peu de matière qui lui restait de son harnais cassé; il y avait toujours moyen de s'en sortir.

Trois jours plus tard, ses tentatives de survie ayant donné des résultats mitigés, Jan aperçut une colline au profil particulier, ce qui fit naitre en lui un nouvel espoir. Il se pencha et murmura à l'oreille de Noisette: "Tiens bon, ma fidèle amie, il faut continuer encore un peu."
Mais son estimation de la distance s'avéra inexacte, et la nuit tomba alors qu'ils avançaient péniblement, encore loin de la colline visée. Ils continuèrent néanmoins d'avancer, le cavalier trop faible pour oser s'arreter pour la nuit, et sa monture trop épuisée pour s'opposer à la volonté de son maitre.

Jan perdit la notion du temps tandis qu'ils avançaient sur le terrain rocailleux. Il ne voyait plus bien dans l'obscurité et attendait seulement que Noisette finisse par trébucher et tomber. "Alors nous nous allongerons sur ce sol, attendant que ma terre ancestrale réclame nos ossements."
Il fut tiré de sa torpeur par des cris soudains qui firent cabrer son cheval. Avant que Jan puisse prononcer un mot ou meme comprendre ce qui se passait, il fut saisi par plusieurs ombres et brutalement mis à terre. Il avait vaguement conscience que ces hommes parlaient sa langue maternelle, ce qui aurait du le rassurer, mais à ce moment précis, dans son état de semi-transe, peu lui importait qu'ils le tuent sur le coup.

Mais aucun coup fatal ne lui fut porté. On le conduit, presque trainé à l'intérieur, bien que l'obscurité fut si profonde qu'il ne remarqua aucune entrée. Le léger écho des sons et l'odeur de terre lui révélèrent qu'ils descendaient un tunnel dans la colline.
"Alors nous y sommes arrivés... Noisette, merveilleuse créature, tu m'as portée jusqu'à destination! Je vous en prie, bon gars, prenez soin de ma jument..." Ses ravisseurs, cependant, ne montrèrent aucun signe d'entendre ou de comprendre ses divagations. Il fut jeté dans une cellule obscure où il s'effondra sur le sol de pierre.

Dernière modification par Neslepaks (2026-06-30 08:45:19)

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