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I. Le Festin de Blanchêne
1. Les invitations sont envoyées !
À l’approche du soir, les terres de Blanchêne semblaient retenir la lumière du jour comme on retient un dernier souffle. Les champs moissonnés s’étendaient en nappes blondes jusqu’aux haies d’aubépine tandis que les vergers du sud, lourds de fruits tardifs, embaumaient l’air d’une odeur douce et presque sucrée.
Plus loin, La Sylve d’Argombre dressait sa masse sombre contre le ciel, immense, ancienne, silencieuse telle une force brut qui aurait vu passer trop de générations pour s’émouvoir encore des hommes.
Au-dessus de cette vallée fertile se tenait le castel.
Il ne possédait ni les tours fines ni les façades ouvragées des palais que certaines grandes maisons d’Okord faisaient bâtir pour éblouir leurs invités. Blanchêne n’avait jamais été conçu pour plaire.
Il avait été conçu pour tenir.
Ses murailles de granit gris, épaisses et sévères, portaient encore les marques des anciens sièges, ici une pierre fendue par le choc d’un projectile, là une portion plus sombre où le feu avait jadis léché les remparts.
Aux quatre angles, des tours massives veillaient sur les terres comme des sentinelles géantes et trapues.
Au-dessus de la porte fortifiée flottait la bannière familiale, un chêne blanc dressé sur fond d’azur.
Martin de Blanchêne s’arrêta avant de franchir le pont de pierre qui enjambait le ruisseau courant au pied des remparts.
Son cheval soufflait, couvert de poussière, et derrière lui son écuyer, Guillard Fontenelle, avait la mine d’un homme qui jugeait qu’une selle était une invention moins honorable qu’on ne le prétendait.
- Nous voilà rentrés, monseigneur. dit Guillard en se redressant avec effort.
Martin ne répondit pas aussitôt. Son regard gris parcourait les champs, les moulins de Valfroment, les fines volutes de fumées qui montaient des hameaux et les premières ombres qui s’allongeaient sur la vallée.
Il revenait d’une tournée de plusieurs jours dans les villages du domaine. Il avait écouté les plaintes, tranché des querelles de bornage, inspecté les greniers, parlé aux meuniers, aux paysans, aux veuves et aux hommes d’armes. Rien, en apparence, ne menaçait l’ordre des choses.
Pourtant, depuis la mort de Sylvain, rien n’avait plus le même visage.
- Oui... dit enfin Martin. Nous sommes rentrés.
Sa voix était basse, presque froide. C’était celle d’un homme qui avait appris à mesurer ses paroles avant de les prononcer.
Dans la cour intérieure, l’agitation annonçait déjà le grand banquet du lendemain.
Des serviteurs portaient des paniers de pain, des quartiers de viande, des cruches de vin épicé.
Les marmitons couraient entre les cuisines et les réserves, les bras chargés de volailles plumées et d’herbes fraîches. Une odeur de fumée, de choux verts et de romarin flottait sous les arcades.
Adhémar de Blanchêne avait voulu ce festin avec toute la gravité d’un homme qui savait que les alliances se forgent parfois plus sûrement autour d’une table que sur un champ de bataille.
Il s’agissait de célébrer les bonnes récoltes, de conclure une alliance commerciale avec des marchands de Clairerive et d’honorer publiquement la mémoire de Sylvain, mort quelques mois plus tôt dans des circonstances que personne, au castel, n’osait encore nommer sans baisser la voix.
Martin mit pied à terre devant le logis seigneurial.
Le bâtiment s’élevait au centre de l’enceinte, vaste, austère, percé de fenêtres étroites qui rappelaient son origine militaire. À l’intérieur, pourtant, la froidure de la pierre faisait place à une chaleur plus humaine. Les couloirs étaient couverts de tapisseries anciennes représentant des chasses, des batailles et des seigneurs oubliés.
Les dalles, polies par trois siècles de pas, luisaient sous la lumière des torches. On y sentait l’odeur du bois lustré, de la cire d’abeille, du feu et du temps.
Adhémar attendait son fils dans la grande salle.
Le vieux seigneur se tenait près de l’immense cheminée où brûlait un feu clair.
Ses cheveux blancs retombaient sur ses tempes, mais son maintien demeurait droit, presque inflexible. Il avait ce visage taillé par les années et le commandement, un visage où la fatigue ne parvenait jamais tout à fait à vaincre l’autorité.
- Te voilà enfin. dit-il.
- Les villages du sud réclamaient plus de temps que prévu.
- Les terres réclament toujours plus que prévu. C’est pour cela qu’elles finissent par appartenir aux hommes patients.
Martin retira ses gants et les posa sur la table.
- Les récoltes sont bonnes. Les greniers seront pleins avant les premières gelées. Valfroment peut fournir la farine promise à Clairerive. Adhémar hocha la tête.
Son regard se porta sur la longue table que les serviteurs dressaient déjà. On y disposait des chandeliers, des coupes d’étain poli, des nappes blanches brodées du chêne familial.
- Demain, toutes les familles voisines seront ici. dit-il.
Martin comprit aussitôt ce que son père ne disait pas.
- Même les Rochemort, les Valperche et les Malvoisin ?
- Ils seront tous là ! Les invitations ont été envoyées voilà une semaine.
Martin eut un regard plus dur.
- Et Baudoin d’Arselle ?
Adhémar esquissa un sourire sans joie.
- Surtout Baudoin d’Arselle. Cet homme serait capable de prendre une absence d’invitation pour une déclaration de guerre et une invitation pour une insulte mieux dissimulée.
- Dans son cas, les deux interprétations sont exactes.
Le vieux seigneur laissa échapper un bref rire.
- Ta mère aurait trouvé cela spirituel.
À l’évocation de Marguerite d’Estramadour, un silence plus doux traversa la salle.
Elle n’était plus là depuis plusieurs années mais son souvenir demeurait accroché aux murs comme une lumière discrète. C’était elle qui avait choisi certaines tapisseries, enrichi la bibliothèque, fait planter des roses pâles dans le jardin clos.
Martin tenait d’elle le goût des livres et d’Adhémar la raideur du devoir.
- Pourquoi les inviter tous ? demanda Martin. Ces hommes n’apporteront pas la paix à notre table. Ils apporteront leurs griefs, leurs calculs et leurs sourires de circonstance.
- Justement ! répondit Adhémar. Mieux vaut voir les rancunes s’asseoir devant soi que les deviner derrière son dos.
Martin fixa les flammes.
- C’est joliment dit. Mais une rancœur assise reste une rancœur.
- Oui. répondit Adhémar. Mais lorsqu’elle est assise à votre table, elle doit au moins tenir sa coupe proprement.
- Et si elle préfère saisir son poignard ?
- Alors il vaut mieux savoir où elle est assise.
Cette fois, Martin eut un sourire fugace.
Adhémar s’approcha de lui et baissa la voix.
- Demain, tu observeras. Aubert de Clairval nous est fidèle mais il n’est pas aveugle. Dame Héloïse de Montfaucon sait davantage de choses qu’elle n’en confie. Quant aux autres, ils viendront mesurer notre faiblesse depuis la mort de Sylvain.
Le nom du défunt tomba entre eux comme une pierre dans l’eau.
Martin revit aussitôt la forêt de Vaurenne, les feuilles sombres, le corps retrouvé dans la boue, le sang séché sur la gorge de son frère. Depuis ce jour, quelque chose en lui s’était refermé.
- Ils ne trouveront pas de faiblesse ! dit-il.
- Alors ils chercheront une faille.
La nuit achevait de tomber derrière les fenêtres étroites.
Dans la cour, les torches s’allumaient une à une.
Demain, les nobles franchiraient la porte du castel avec leurs manteaux doublés de fourrure, leurs bijoux, leurs écuyers, leurs dames, leurs anciennes rancunes et leurs mensonges bien peignés. Ils lèveront leurs coupes à la mémoire de Sylvain et parleront d’honneur, d’amitié, de prospérité et de fidélité.
Martin, lui, regarderait leurs mains, leurs yeux et essaierait de comprendre leurs silences.
Car quelque part parmi les invités du festin, se trouvait peut-être celui qui savait pourquoi Sylvain de Blanchêne avait dû mourir.
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2. Les ombres du banquet
Dès le milieu de la matinée, la route de Blanchêne se couvrit de chevaux, de chariots et de livrées étrangères. Les premiers invités, toutes bannières au vent, apparurent au détour des haies, escortés par leurs écuyers, leurs valets et quelques hommes d’armes dont les cottes de mailles luisaient faiblement sous le ciel clair.
Le froid n’avait pas encore gagné la terre, mais l’air portait déjà les prémices de l’arrière-saison, une fraîcheur qui annonçait déjà les longues veillées, les flammes entretenues avec soin et les nuits dont l’obscurité semble ne jamais vouloir finir.
Depuis les remparts, Martin observa les cortèges monter vers le castel.
Il reconnut aussitôt la bannière du Vicomte de Clairval.
Sur le fond bleu profond flottait une haute tour d’argent surmontée de trois étoiles d’or.
Elle n’avait rien de spectaculaire ni de guerrier mais sa simple présence inspirait une impression de stabilité et d’ancienneté que certaines maisons acquièrent au fil des générations.
Le vicomte venait sans ostentation, comme il avait toujours vécu.
C’était un homme large d’épaules, au visage ridé par les années plus que par les plaisirs, avec une barbe courte devenue presque entièrement grise. Sa mise, quoique noble, demeurait simple.
Il portait un manteau de laine sombre agrafé d’une fibule d’argent et montait un cheval bai dont l’allure tranquille semblait s’accorder à son maître.
En le voyant franchir le pont, Martin sentit une part de lui-même se détendre. Aubert était un ami d’Adhémar et un homme de parole. Dans un siècle où les serments changeaient de valeur au gré des intérêts et des alliances, cette seule vertu suffisait à distinguer un homme de ses semblables.
La Baronne Héloïse de Montfaucon arriva peu après.
Derrière sa litière flottait la bannière de sa maison. Sur un champ de sable se détachait une chouette d’argent perchée sur une branche d’or. Le tissu noir ondulait lentement dans le vent d’automne.
Beaucoup voyaient dans cet oiseau un symbole de sagesse et d’autres prétendaient qu’il représentait surtout l’habitude qu’avait Dame Héloïse de voir ce que les autres préféraient cacher.
Ses suivants était moins nombreux mais plus élégant.
Le palanquin, tendu de drap bleu nuit, s’arrêta devant la porte du logis seigneurial.
Elle en descendit avec l’aide d’un serviteur si âgé qu’on aurait pu croire qu’il appartenait lui-même au mobilier de sa maison.
Héloïse était veuve depuis quinze ans mais elle ne portait plus le deuil que comme une arme.
Sa robe noire, brodée de fils d’argent, affinait encore sa haute silhouette.
Ses cheveux, relevés sous une coiffe de velours, étaient d’un blanc pur, presque éclatant et ses yeux pâles semblaient toujours regarder au-delà de ce qu’on leur montrait.
Elle salua Adhémar avec une grâce parfaite, puis posa sur Martin un regard où se mêlaient l’affection, l’intelligence et la prudence.
- Seigneur Martin. dit-elle. Vous ressemblez chaque année davantage à votre père.
- Dois-je y voir un compliment pour lui ou une insulte pour moi, madame ?
Les lèvres d’Héloïse frémirent.
- Les deux, naturellement. Les meilleurs compliments sont ceux qui laissent une issue de secours.
Adhémar, qui venait à leur rencontre, eut un bref sourire. Il connaissait assez la dame de Montfaucon pour savoir qu’elle ne prononçait jamais une phrase inutile.
Puis vinrent les autres.
Martin reconnut entre autre la bannière du Duc de Rochemort.
Sur un champ rouge sombre se dressait un roc noir aux arêtes abruptes, au sommet duquel était posé un corbeau d’argent. Lorsque le vent gonflait l’étoffe, l’oiseau semblait observer les alentours avec une patience sinistre.
L’emblème convenait parfaitement à Hugues de Rochemort, dont les ennemis disaient qu’il attendait les faiblesses d’autrui avec la même constance qu’un corbeau guette un animal blessé.
Ce dernier gravit la rampe pavée comme s’il entrait en territoire conquis.
Grand, sec, le visage long et les yeux noirs, il portait une tunique écarlate sous un manteau doublé de fourrure d’hermines. Sa bouche mince semblait avoir oublié depuis longtemps l’usage du sourire sauf lorsqu’il s’agissait de blesser.
À ses côtés marchait son fils aîné, Amaury, jeune homme pâle, nerveux, dont les doigts gantés ne cessaient de jouer avec le pommeau de sa dague.
Le Baron Armand de Valperche arriva dans un faste plus voyant.
Derrière lui flottait une bannière d’or où se détachait un faucon noir perché sur une colline verte. Jadis, cet emblème avait accompagné une maison prospère dont les terres comptaient parmi les plus riches de la région.
Aujourd’hui encore, le tissu demeurait somptueux mais les observateurs les plus attentifs remarquaient que plusieurs coutures avaient été reprises avec soin.
À l’image de son maître, la bannière conservait l’apparence de la puissance, tout en dissimulant difficilement les marques du temps et des revers.
Les vêtements de Valperche étaient riches, trop riches peut-être et l’or de ses agrafes paraissait vouloir convaincre le monde d’une fortune que chacun savait fragile.
Il avait le teint coloré des hommes qui aiment le vin avant le repas, les yeux clairs et humides, le ventre déjà lourd sous la ceinture.
Pourtant, derrière l’apparente bonhomie de ses traits, une lueur dure et acérée persistait dans son regard. Valperche était endetté, humilié par ses créanciers mais il n’était pas sot. Les hommes ruinés ont parfois une mémoire plus fidèle que les hommes heureux.
La bannière suivante fut celle du Vicomte Géraud de Malvoisin. Elle était d’une sobriété presque austère. Sur un champ d’argent se détachait une vipère noire enroulée autour d’une branche de houx. Rien dans cet emblème n’évoquait la puissance militaire ou la richesse ostentatoire.
Pourtant, beaucoup d’hommes éprouvaient un malaise en le regardant flotter au vent.
La vipère semblait attendre, immobile et patiente, le moment propice pour frapper.
Géraud de Malvoisin se présenta sans bruit, comme il convenait à sa réputation.
L’homme n’était ni grand ni particulièrement remarquable, et c’était peut-être ce qui le rendait dangereux. Son visage étroit, rasé de près, possédait une douceur presque cléricale, contredite par des yeux gris si fixes qu’ils en devenaient inquiétants. Il parlait peu, écoutait beaucoup et semblait toujours en savoir davantage qu’il n’en disait..
Et enfin, vint la bannière du Baron Baudoin d’Arselle flottant derrière son cortège avec une élégance un peu surannée. Sur un champ d’azur naviguait une nef d’or aux voiles déployées, portée par des ondes d’argent.
L’emblème rappelait les années où les marchandises de la maison d’Arselle parcouraient les routes et les rivières d’Okord. À voir flotter cet étendard, on aurait cru la maison d’Arselle au sommet de sa puissance, malheureusement pour lui, les livres de comptes racontaient une histoire plus nuancée.
Le Baron fit son entrée avec l’assurance d’un homme qui a perdu trop souvent pour ne pas avoir appris à dissimuler sa rancune. Ancien rival commercial d’Adhémar, il portait encore les signes d’une richesse passée, des bagues larges, un manteau usé mais somptueux et une paire de bottes finement ouvragées dont le cuir fatigué trahissait l’âge.
Sa barbe grisonnante était taillée avec soin, et ses yeux bruns, lui tombants sur la nuque, donnaient à son visage une expression de lassitude courtoise.
Martin savait pourtant qu’il n’avait rien d’un homme résigné. Baudoin d’Arselle appartenait à cette catégorie d’hommes qui n’oublient jamais une humiliation et qui savent attendre des années avant d’en demander le prix.
Le banquet commença à la tombée du jour.
La grande salle de Blanchêne n’avait jamais semblé aussi vivante. Les chandeliers répandaient sur les murs une lumière mouvante qui faisait trembler les figures tissées dans les tapisseries.
Les anciens seigneurs de la maison semblaient observer la fête depuis leurs scènes de chasse et de bataille, comme s’ils attendaient de voir si leurs descendants sauraient se montrer dignes de leur sang.
Au fond de la salle, l’immense cheminée jetait des lueurs rouges sur les poutres de chêne noirci. La chaleur du feu se mêlait aux parfums de viande rôtie, d’oignons confits, de pain chaud et de vin épicé.
On servit d’abord des soupes épaisses aux herbes, des pâtés de venaison, des tourtes de pigeon et des poissons de rivière nappés d’une sauce claire au verjus. Puis vinrent les volailles farcies, les quartiers de porc caramélisés au miel, les fromages de Vaux-des-Ormes et les fruits conservés dans le vin doux. Les coupes circulaient vite. Trop vite, au goût de Martin.
Le ménestrel, un homme maigre aux cheveux roux nommé Colin l’Ardent, chanta d’abord une vieille complainte de la vallée de l’Aubeclaire, puis une chanson plus légère où un chevalier, parti combattre pour l’honneur de sa dame, revenait surtout pour retrouver son cuisinier.
Quelques rires éclatèrent. Même Adhémar parut s’en amuser, ce qui, chez lui, équivalait à une ovation.
Les jongleurs prirent ensuite la place. Deux frères vêtus de vert firent danser des couteaux, des pommes et des torches avec une adresse qui tira des exclamations aux dames et des paris stupides aux jeunes écuyers. L’un d’eux manqua de peu de recevoir une pomme sur le nez, ce qui réjouit davantage la salle que l’ensemble du numéro.
Pourtant, derrière la splendeur des plats et la musique des rires, Martin percevait une tension diffuse parmi les convives.Elle ne s’exprimait jamais ouvertement.
Elle circulait sous les conversations comme un courant invisible, se trahissait dans un regard qui s’attardait un peu trop longtemps, dans une coupe reposée sur la table avec une brusquerie excessive ou dans un silence qui tombait soudain au mauvais moment.
Les invités parlaient de récoltes, de chevaux, de routes commerciales, de vendanges et de pèlerinages. Ils échangeaient des propos courtois, évoquaient les affaires du royaume et les perspectives de l’année à venir. Pourtant, derrière cette apparente cordialité, certains mots avaient le poli trompeur des lames soigneusement entretenues.
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3. Les signes avant-coureurs
À la table haute, Adhémar présidait avec solennité.
À sa droite se tenait Aubert de Clairval et à sa gauche, Dame Héloïse.
Martin était placé un peu plus bas, de manière à pouvoir observer la salle sans paraître la surveiller. Guillard Fontenelle, debout près du mur avec les autres écuyers, semblait s’appliquer à ne pas mourir d’ennui, entreprise qui exigeait visiblement de lui un courage considérable.
Le premier incident survint avant le troisième service.
Martin vit Hugues de Rochemort quitter discrètement sa place pour gagner une galerie latérale donnant sur la cour. Quelques instants plus tard, Armand de Valperche se leva à son tour, prétextant la chaleur. Martin attendit le temps d’une prière silencieuse puis se leva sans bruit et les suivit.
La galerie était éclairée par des torches espacées et il y faisait plus frais que dans la salle.
Par les étroits fenestrons s’engouffrait un vent frais qui apportait avec lui l’odeur humide du granit, des mousses accrochées aux murailles et de la nuit qui gagnait lentement les remparts.
Martin s’arrêta derrière une tenture représentant la chasse au cerf d’un ancien seigneur de Blanchêne. Les voix lui parvinrent, basses et chargées de colère.
- Vous m’aviez juré que cela serait réglé avant l’hiver. disait Valperche.
- Baissez d’un ton ! répondit Rochemort.
- Je baisserai le ton quand vous tiendrez vos promesses.
- Les promesses n’ont guère besoin d’être rappelées par ceux qui comptent les respecter.
Un silence lourd suivit.
- Je ne tomberai pas seul ! dit Valperche. Que cela soit clair entre nous !
- Vous ne tomberez pas si vous apprenez enfin à vous taire.
- Me taire ? Après ce que j’ai payé ?
- Vous avez payé parce que vous n’aviez plus le choix.
La voix de Valperche trembla, non de peur, mais de rage.
- Prenez garde, Rochemort ! Un homme acculé mord plus profondément qu’un loup.
- Un homme acculé mord surtout la main qui l’a nourri. répondit Rochemort. Les bêtes dangereuses vivent rarement longtemps.
Martin demeura immobile.
Il n’avait pas tout compris mais il en avait assez entendu pour savoir que ces deux hommes partageaient un secret et qu’il commençait à leur peser.
Lorsqu’il revint dans la grande salle, les jongleurs saluaient sous les applaudissements.
Personne ne parut remarquer son absence, sauf Héloïse de Montfaucon. Elle ne tourna pas la tête vers lui mais ses yeux pâles le suivirent dans le reflet d’une coupe d’argent.
Peu après, alors que le ménestrel entamait un chant plus solennel dédié à la mémoire de Sylvain, un jeune serviteur s’approcha d’Héloïse.
Il portait un plateau de fruits confits mais sa main tremblait légèrement. En se penchant vers elle, il laissa tomber quelque chose dans les plis de sa manche. Le geste fut rapide, presque invisible. Héloïse ne bougea pas. Elle continua d’écouter le chant, le visage grave, les mains posées devant elle. Martin avait tout vu et il garda cette information par devers lui.
Il vit aussi qu’elle attendait plusieurs minutes avant de porter sa serviette à ses lèvres.
Alors seulement, sous le couvert de ce geste banal, elle déplia le petit morceau de parchemin.
Ses yeux le parcoururent une seule fois mais son attitude ne changea pas et ce fut précisément ce qui inquiéta Martin.
Dame Héloïse pouvait feindre l’amusement, la fatigue, l’indifférence ou l’ennui avec le même talent qu’un acteur de cour. Si le message avait été sans importance, elle aurait peut-être laissé paraître quelque chose. Un froncement de sourcil. Un soupir. Un mouvement de lassitude.
Mais là, rien ! Rien du tout !
Elle replia le parchemin, le glissa dans sa manche et tourna vers Adhémar un sourire parfaitement mesuré.
Au même moment, une agitation discrète naquit près des cuisines.
Un maître d’hôtel traversa la salle d’un pas trop rapide. Deux valets échangèrent quelques mots derrière un pilier. Une servante, les joues rouges et les yeux humides, passa devant Martin en tenant un plat qu’elle faillit renverser.
Martin la retint d’un geste.
- Que se passe-t-il donc ?
La jeune femme baissa aussitôt les yeux.
- Rien, monseigneur.
- Je ne t’ai pas demandé ton avis ! Je t’ai demandé ce qui se passait !
Elle avala sa salive avec difficulté et des larmes perlèrent aux paupières.
- C’est Perrin, monseigneur...Il devait porter le vin de la réserve...On ne le trouve plus !
- Depuis quand ?
- Depuis le début du banquet.
Martin sentit un froid lui parcourir la peau.
- Qui l’a vu en dernier ?
- Je l’ignore, monseigneur. Il était avec les garçons des cuisines, puis...plus rien.
- Préviens le capitaine des gardes. Dis-lui de chercher sans bruit. Personne ne doit alarmer la salle.
La servante hocha la tête et disparut.
Martin tourna lentement les yeux vers les tables. Le vin circulait, les coupes se levaient et les rires gagnaient en volume. Rochemort parlait maintenant avec Géraud de Malvoisin.
Tous deux semblaient parfaitement à leur place, le visage serein, les gestes mesurés. On aurait dit deux hommes discutant de sujets sans importance, alors que Martin avait la certitude qu’aucune parole prononcée entre eux n’était innocente.
Valperche buvait trop, il avait le regard brillant et la bouche humide.
Baudoin d’Arselle écoutait un marchand de Clairerive avec une courtoisie si attentive qu’elle ressemblait à de l’ironie.
À l’autre bout de la salle, Étienne Tirlevin, l’ancien serviteur personnel de Sylvain, se tenait près d’un pilier. Depuis que son maître était mort dans la forêt de Vaurenne ses traits s’étaient durcis.
Il parlait moins qu’autrefois et son regard semblait souvent occupé par des pensées qui devaient le ramener constamment auprès de celui qu’il n’avait pu sauver.
C’était un homme d’une quarantaine d’années, robuste sans être lourd, avec des cheveux châtains coupés court et une tache de naissance rouge vif en forme de poire sur la joue gauche. Il avait laissé son épée mais rien dans son maintien ne donnait l’impression d’un homme désarmé.
Martin remarqua soudain qu’il ne regardait plus la table. Il fixait un homme vêtu comme un simple aide d’écurie, debout près de la porte menant à la cour.
Il avait la capuche baissée, les épaules voûtées et une barbe noire mal taillée.
Rien, en apparence, ne le distinguait des nombreux serviteurs mobilisés pour la soirée. Pourtant Étienne était devenu livide.
Martin traversa la salle.
- Étienne !
Le serviteur ne répondit pas.
- Étienne ! répéta Martin plus bas. Tu le connais ?
Étienne ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Ses doigts s’étaient crispés à sa ceinture.
- C’est impossible... murmura-t-il.
- Quoi donc ?
L’homme à la capuche sembla sentir qu’on l’observait. Il tourna légèrement la tête et pendant un battement de cœur, la lumière des torches éclaira son profil.
Étienne recula d’un pas.
- Je l’ai vu mourir !
Martin demeura immobile. Autour de lui, le banquet poursuivait son cours, les serviteurs circulaient entre les tables et les conversations se mêlaient aux éclats de rire. Pourtant, tout cela lui paraissait soudain lointain, comme si son esprit s'était détaché du reste de la salle.
- Qui est-ce ?
Mais déjà l’homme avait disparu derrière un groupe de valets portant un paon rôti décoré de ses propres plumes. Étienne voulut s’élancer. Martin le retint par le bras.
- Pas ici !
- Monseigneur, cet homme était avec Sylvain le jour de sa mort.
Les mots tombèrent entre eux, plus lourds que le fracas d’une épée.
Sur l’estrade, le ménestrel achevait son chant. Un silence respectueux enveloppa la grande salle. Tous les regards se tournèrent vers Adhémar, qui leva sa coupe pour honorer la mémoire de son fils disparu.
Martin, lui, ne regardait plus son père.
Son attention s’était peu à peu détachée de la table d’honneur pour errer dans la grande salle.
Son regard suivait les portes que les serviteurs franchissaient sans cesse, les silhouettes qui apparaissaient puis disparaissaient entre les colonnes, les ombres mouvantes projetées par les torches contre les murs de pierre.
Partout, des hommes et des femmes circulaient librement.
Les domestiques apportaient les plats, remplissaient les coupes, desservaient les tables avant de se fondre à nouveau dans l’agitation du banquet. Personne ne leur prêtait attention.
Leur présence semblait aussi naturelle que celle des flammes dans les braseros ou des tapisseries suspendues aux murs.
Martin sentit alors une inquiétude lui traverser l’esprit.
Depuis le début de la soirée, chacun paraissait redouter les querelles entre seigneurs, les vieilles rancunes, les insultes mal contenues et les ambitions rivales.
Pourtant, toutes les attentions demeuraient tournées vers les convives assis à la lumière.
Et si le véritable danger ne se trouvait pas parmi eux ?
Son regard revint vers les allées et venues des serviteurs.
Pour la première fois, il envisagea que la menace n’était peut-être pas entrée dans le castel avec les invités. Elle pouvait s’y trouver depuis le commencement. Invisible et dissimulée au cœur même de la fête.
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4. Le sang sur la nappe blanche
Le chant du ménestrel s’acheva sur une longue note aiguë et fragile qui s’éleva dans la grande salle.
Durant un bref instant, tout demeura silencieux, comme si chacun retenait son souffle puis les applaudissements éclatèrent et la note se dissipa dans leur tumulte.
Tous les convives levèrent leurs coupes, les dames échangèrent des sourires mesurés et les jeunes écuyers se penchèrent les uns vers les autres avec cette assurance que le vin donne généreusement à ceux dont l’expérience n’a pas encore appris la prudence.
Le repas avançait. Les grands plats de venaison avaient laissé place aux pâtisseries au miel et aux fruits confits. Les cruches, elles, étaient remplacées plus vite qu’elles ne se vidaient.
À plusieurs tables, les conversations s’étaient fragmentées en petits groupes où chacun parlait un peu plus librement qu’il ne l’aurait fait en début de soirée.
Les plats s’étaient succédé avec une magnificence que même les ennemis des Blanchêne ne pouvaient nier.
Les nappes blanches, brodées du chêne familial, disparaissaient sous les tranchoirs, les coupes, les quartiers de viande, les corbeilles de pain et les fruits confits.
La chaleur de la cheminée faisait luire de sueur les visages. La lumière des chandelles tremblaient dans l’air épaissi par la fumée et les parfums mêlés d’odeurs de vin, d’épices et de chairs rôties.
Adhémar de Blanchêne se leva et, peu à peu, les voix s’éteignirent.
Le vieux seigneur tenait sa coupe levée avec son habituelle gravité. Son visage demeurait sévère et son regard parcourait lentement l’assemblée.
Pendant un instant, il sembla chercher quelqu’un parmi les siens avant de reprendre contenance.
- « Mes amis, dit-il, et vous tous que les chemins de ce pays ont conduits ce soir sous notre toit, je veux d’abord vous remercier. Vous êtes venus honorer nos récoltes, nos alliances mais aussi la mémoire d’un fils que cette maison ne cesse pas de pleurer.
Un murmure discret parcourut la salle.
Martin, assis non loin de lui, ne quittait pas les convives des yeux.
Adhémar leva sa coupe un peu plus haut.
- À mon regretté fils, Sylvain de Blanchêne !
Les coupes se levèrent.
- À Sylvain ! répondit la salle.
Le vin rouge étincela dans la lumière des chandelles comme une multitude de braises liquides. Pendant un instant, tout ne fut que dignité, Hugues de Rochemort inclina la tête avec une correction irréprochable. Valperche posa une main sur son cœur. Baudoin d’Arselle ferma les yeux comme un homme recueilli et Géraud de Malvoisin ne fit aucun geste inutile, il se contenta de porter sa coupe à ses lèvres.
C’est alors que le premier cri retentit.
D’abord, ce ne fut qu’une exclamation étouffée, un hoquet douloureux dont l’incongruité, au milieu des paroles de recueillement, empêcha la plupart des convives d’en comprendre immédiatement la gravité. Puis le seigneur Amaury de Rochemort porta les deux mains à sa gorge.
Son visage habituellement pâle devint rouge puis gris. Ses yeux se révulsèrent et sa coupe tomba sur la nappe, répandant une tache rouge sombre qui s’élargit lentement entre les plats.
Il tenta de se lever, renversa son banc, heurta l’épaule de son père, puis s’effondra à genoux dans un bruit sourd.
Pendant une seconde, nul ne bougea.
Hugues de Rochemort fut le premier à comprendre. Il se jeta vers son fils avec une violence de fauve blessé et hurla :
- AMAURY !
Le jeune homme convulsait sur les dalles. De la salive teintée de rouge s’échappait de ses lèvres. Ses doigts griffaient le vide comme s’il cherchait à arracher de sa gorge une main invisible.
La salle se leva d’un seul mouvement.
- UN MÉDECIN ! VITE ! cria quelqu’un.
- DE L’AIR !
- RECULEZ !
Martin bondit de son siège.
Il venait à peine de faire trois pas qu’un second cri éclata, plus aigu.
À l’autre bout de la table, Armand de Valperche venait de lâcher sa coupe.
Ses yeux clairs, quelques instants plus tôt noyés dans l’ivresse, fixaient désormais un point que lui seul voyait. Il voulut parler, mais aucun mot ne sortit de sa bouche.
Seul un filet noirâtre coula sur son menton puis son corps se plia en avant avec une telle brutalité que son front frappa la table au milieu des assiettes.
La panique, cette bête sans dieu ni maître, se leva alors dans la grande salle.
Des femmes crièrent...Des bancs se renversèrent.
Un valet trébucha, projetant un plateau de fruits dans les jambes des convives.
Les musiciens reculèrent contre le mur et les jongleurs s’étaient écartés contre le mur de la salle. Quelques instants plus tôt, leurs couteaux tournaient encore dans les airs sous les applaudissements des invités. À présent, plus personne ne les regardait.
- EMPOISONNÉS ! hurla une voix.
Le mot parcourut l’assemblée plus vite qu’une flamme sur de la paille.
...Empoisonnés !...Empoisonnés !...Empoisonnés !
Hugues de Rochemort se releva lentement. Il avait du sang sur les mains, peut-être celui de son fils ou le sien car il s’était mordu la lèvre sans s’en rendre compte.
Son regard se posa sur Adhémar et toute la douleur d’un père, toute la haine d’un ennemi, toute l’arrogance d’un seigneur s’y confondirent en une seule fureur.
- BLANCHÊNE ! rugit-il.
Le silence qui suivit fut pire que les cris.
Adhémar demeura debout, livide, mais droit.
- Mes gardes vont fermer les portes. dit-il. Personne ne quittera cette salle avant que...
- ASSASSIN !
Le mot avait jailli de la bouche d’un jeune homme du clan Valperche.
L’homme s’était levé d’un bond, l’épée à demi sortie du fourreau. Aussitôt, d’autres mains glissèrent vers les poignées des armes.
Les gens d’Arselle se regroupèrent autour de leur seigneur tandis que les hommes de Rochemort protégeaient déjà Amaury, étendu au milieu du désordre.
Martin comprit que quelques secondes suffiraient désormais à faire basculer le banquet dans un bain de sang.
Le regard du duc de Rochemort annonçait la colère. Un écuyer avait déjà saisi sa dague.
Quant à Géraud de Malvoisin, il se retirait discrètement vers l’arrière avec prudence, il souhaitait assister aux événements sans courir le risque d’en subir les conséquences.
- PERSONNE NE TIRE L’ÉPÉE ! cria Martin.
L’interdiction vint trop tard !
La première lame sortit avec un chuintement clair. Une seconde lui répondit puis une troisième.
En quelques battements de cœur, la grande salle se transforma en champ de bataille.
Un homme de Valperche se jeta sur un garde de Blanchêne.
Une coupe vola, heurta un visage et une autre éclata contre une colonne.
Hugues de Rochemort, fou de douleur, voulut atteindre Adhémar mais Aubert de Clairval s’interposa avec une vigueur étonnante pour son âge.
- Reprenez-vous, Hugues ! Ce n’est pas ainsi que vous découvrirez ce qui s’est passé !
- MON FILS EST MORT...VOILÀ CE QUI C’EST PASSÉ ! tonna Rochemort en désignant la table.
Aubert lui barra le passage et posa une main ferme contre sa poitrine.
- Non.
Le vicomte ne haussa pas la voix, mais son autorité imposa un instant de silence autour d’eux.
- Devant nous, il y a un mort et je le regrette mais si vous perdez la raison maintenant, il y en aura d’autres avant la fin de la nuit.
Dernière modification par Milo (2026-06-19 12:33:20)
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