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#26 2026-05-10 12:49:44

Floki Skarsgårdson

Re : La fuite, le sang et le Cercle

Les Cendres de Cattégat

I Le lendemain du massacre

Une aube grise se leva sur Cattégat.
Elle se faufila entre les colonnes de fumée et s’accrocha aux poutres calcinées puis s’éteignit dans les ruelles où la neige fondue s’était mêlée au sang. La nuit avait laissé plus que des morts. Elle avait laissé sa lourde empreinte faite de cris et de terreur qui ne disparaîtraient pas avec le jour.

Le Skali, cœur orgueilleux de la cité, se dressait toujours sur le sommet de la colline. Une partie de son toit s’était effondrée et les poutres fumantes craquaient par instants. Des hommes, couverts de suie, allaient et venaient sans but. Tous avaient les yeux creux de fatigue ou de faim.
Certains cherchaient des frères et d’autres retournaient des corps mais la plupart ne trouvaient que des morts aux visages méconnaissables.
Près des portes fracassées, des guerriers silencieux empilaient les cadavres des assaillants.
Les morts ennemis n’avaient plus de noms et aucune prière ne viendrait les accompagner dans la tombe.

Au milieu de cette désolation, une lance était plantée devant le Skali. Et au sommet de cette lance se trouvait la tête de Sigurd Skargård.
Il regardait désormais sa ville avec des yeux opalins et sans vie. Le vent tirait sur ses cheveux raidis de sang et ses traits, figés par la mort, conservaient encore quelque chose de son ancienne grandeur.
Quelques guerriers passaient devant lui en baissant la tête et d’autres le fixaient avec colère.
Sigurd avait été craint, suivi, admiré parfois et très souvent haï mais sa mort ne libérait finalement personne.

Halfdan se tenait devant la lance depuis un long moment.
Il n’avait pas dormi de la nuit. Une entaille descendait de sa tempe jusqu’à sa pommette et sa barbe était encore constellée des cendres des incendies. Il regardait la tête de Sigurd sans bouger, les mâchoires serrées comme si détourner les yeux eût été une trahison.
Derrière lui, un jeune guerrier osa intervenir :
- « Seigneur, que faisons-nous maintenant ? »
Halfdan ne répondit pas aussitôt.
Il observa les portes brisées, les maisons éventrées et les survivants hagards.
Il vit les femmes qui rassemblaient des enfants contre elles et des vieillards qui priaient les anciens dieux à voix basse. Tous attendaient que l’ordre revienne, que des vivres soient distribuées et que les morts soient rassembler afin de leurs rendre un dernier hommage.
Ils attendait tous que quelqu’un décide car ils n’étaient plus capable de penser par eux-mêmes.

Enfin, il se tourna vers le jeune guerrier :
- « Nous allons construire des bûchers funéraires pour les nôtres...Les autres, jetez-les dans une fosse commune assez loin de la ville. »
Le jeune homme avala sa salive, un peu désemparé.
- « Et après ? »
Halfdan tourna lentement la tête vers lui.
- « Après...Je désignerai des archers pour aller nous chasser quelques perdrix ou un cerf...Enfin, ce qu’ils pourront nous dénicher par ce temps... Bien... faites ce que je vous ai dis !»
Le garçon comprit qu’il n’obtiendrait rien de plus et s’éloigna en secouant la tête de dépit.

Halfdan resta seul devant la lance portant son affreux fardeau.
Il n’avait jamais été un homme de grands discours. Il savait se battre, tenir une ligne de boucliers, frapper dans la faille d’une garde et reconnaître un mensonge dans les yeux d’un homme. Cela lui suffisait. Mais ce matin-là, ce savoir semblait bien maigre face à l’étendue du désastre.
Sigurd était mort et les restes d’Holmfrid avaient été retrouvés. Beorn avait fui, les prêtres d’Aurélian s’étaient volatilisés dans le chaos et il fallait espérer qu’Edwin et ses damnés avaient eux aussi quitté Cattégat pour toujours.

La ville, privée de commandement, commençait déjà à se déchirer avec ardeur.
Un cri monta près des réserves. Halfdan tourna aussitôt les yeux.
À cinquante mètres de là, deux hommes se disputaient devant un entrepôt noirci par les flammes. L’un accusait l’autre d’avoir caché de la farine pour sa famille.
Le second tenait une hachette à la main et autour d’eux, plusieurs survivants s’étaient approchés pour voir de quel côté se ranger.
Halfdan descendit les marches du Skali d’un pas lourd et se dirigea vers eux.
- « Assez, vous ne croyez pas que le sang a assez coulé ? »
Les mot claquèrent comme une gifle et les deux hommes se tournèrent vers lui.
- « Il vole pour les siens ! » cracha le premier.
- « Ce n’est pas vrai ! Je protège ce qu’il reste ! » répondit l’autre.
Halfdan arriva entre eux et arracha l’arme des mains de l’homme puis désigna l’entrepôt du menton.
- « Ce qui reste appartient à chaque habitant de Cattégat… ! »
- « Es-tu le jarl pour me parler ainsi ? » répliqua l’homme.
Halfdan le regarda longuement puis il s’approcha assez près pour que l’autre sente son souffle.
- « Non. Mais je pourrais te faire trancher la tête pour ta hardiesse ! »
L’homme baissa les yeux.
- « Et maintenant, tu vas compter les sacs avec trois témoins. Toi, tu vas chercher tous ceux qui tiennent encore debout. Aujourd’hui, on en distribuera une partie à chacun d’entre-vous. Tous auront de quoi manger et ensuite...Nous verrons ! »
Personne ne discuta et tous se mirent au travail.

Lorsque les hommes se dispersèrent, Halfdan sentit enfin la fatigue lui tomber sur les épaules tel un sac de lourds cailloux. Elle vint brutalement et d’une seule fois. Ses genoux faillirent céder mais il se reprit. Il n’avait pas encore le droit de tomber.
Un bruit de pas approcha derrière lui.
- « C’est bien ! Je vois que tu prends de bonnes décisions. »
Tornvald se tenait à quelques pas, sa cape déchirée sur une épaule, le visage noirci par la fumée.
Il avait toujours eu cette manière étrange d’apparaître sans annoncer sa présence.
Ses yeux parcoururent les ruines, les morts et les survivants puis revinrent sur Halfdan.
- « Quelqu’un doit le faire, en attendant mieux. Ah oui, mes hommes ont dressés leurs tentes tout non loin des portes et j’ai fait placer des gardes tout les deux mètres. »

Tornvald leva lentement la tête vers la lance.
Pendant un instant, son visage ne montra aucune surprise ou colère. Son regard fixa intensément le visage du supplicié, il se fit plus dur puis sa mâchoire se serra.
- « Ils ont fait cela pour nous abaisser afin que nous ployons l’échine devant eux. »
- « Oui c’est aussi mon sentiment. »
- « Qui aurait-eu assez de haine pour faire...ça ? »
- « Les ennemis ne manquent pas ! »
Halfdan commença à citer les ennemis de Sigurd.
- « En premier, je dirais les Verguth qui auraient toutes les bonnes raisons de se venger. Après un traité de paix entre Sigurd et ces hommes, Harald a attaqué un de leurs villages et à massacré tous les habitants puis il a brûlé chaque maison. »
- « En second, les nouveaux adeptes du dieu « Aurélian », Sigurd a bafoué leur prêtre et en a fait exécuter quelques-uns. »
- « En troisième, tu as les fous furieux, Eirik et neuf autres hommes que Sigurd a bannit du village juste pour voir jusqu’où ils seraient capable d’aller pour ne pas mourir et, effectivement, ils ne sont pas revenu intacts...Ils ont manger de la chaire humaine ! Et, bien entendu, il reste peut-être d’autres ennemis que je ne connais pas. »

Tornvald n’en croyait pas ses oreilles. Il dût y réfléchir quelques instants dans le silence.
- « Nous devrons savoir qui a oser...Même si Sigurd avait tort d’agir de cette odieuse manière, il a payé ses fautes ! Maintenant, il nous faut l’inhumer avec le respect dût à un jarl viking ! »
-  « Nous devrions l’enlever avant midi. » ajouta-t-il.
Halfdan le regarda un peu embêter.
- « Certains diront qu’il faut le laisser jusqu’aux funérailles. »
- « L’on va dire beaucoup de choses aujourd’hui. » répondit Tornvald. « Mais des habitants et des guerriers qui garde la tête de leur chef sur une pique ne sont digne qu’à être maudits par les Anciens dieux. »
Halfdan hocha lentement la tête.
- « Je m’en occupe. »
- « Non, » dit Tornvald, « nous allons l’honorer ensemble ! »

#27 2026-05-12 12:41:40

Floki Skarsgårdson

Re : La fuite, le sang et le Cercle

II. Le retour de Floki

Tornvald et Halfdan refusèrent que l’on transforme ce geste en cérémonie.
Il souhaitait que cela soit fait avec beaucoup de dignité mais sans ostentation.
Halfdan tenait la lance pendant que Tornvald montait sur un bloc de pierre renversé. Il tendit les mains vers le visage du Jarl et, avec une précaution inattendue chez un homme de guerre, libéra la tête du fer qui la soutenait.
Lorsqu’il la prit contre lui, plusieurs guerriers baissèrent les yeux. Tornvald descendit sans un mot. Le vent passa sur la place, soulevant la cendre en petites spirales grises.
- « Apportez-nous un linge propre. » demanda-t-il.
Halfdan s’approcha de lui.
- « Tornvald, tu sais ce que cela signifie. »
- « Oui, je crois le deviner sans peine »
- « Dès que les dernières traces de Sigurd auront disparu dans les flammes du bûcher, chacun aura son avis sur celui qui devra devenir le prochain jarl. Et en dehors de toi et moi, je ne vois aucun autre guerrier digne de ce rôle. »
En attendant le linge, Tornvald posa la tête de Sigurd sur une table renversée.
- « Qu’ils parlent tous, ça les occupera. »
Halfdan poursuivit en changeant de discussion. Il ajouta plus bas :
- « Tu as vu ce que j’ai vu. Ce n’étaient pas des pillards qui nous ont attaqués. Ils étaient trop bien organisés. Ils savaient où et quand frapper. Sigurd a été exécuté ! »
- « C’est une évidence. »
- « Alors, pour l’avenir, il nous faudra une main forte et résolue. »
Tornvald essuya du pouce une traînée de sang séché sur sa joue.
- « Oui, une main forte sera indispensable mais il faudra aussi savoir faire preuve de clairvoyance car ce qui est arrivé à Sigurd pourrait se reproduire ! »

Sigurd avait été un homme puissant, mais cette force s’était lentement dégradée, comme rongée par un mal invisible. Contre toute raison, il avait cherché à éprouver les limites des hommes, à mesurer ce qu’ils pouvaient supporter jusqu’à les conduire à la folie. Il avait également laissé les croyances se transformer en divisions, et les alliances devenir des engagements sans véritable valeur.
À vouloir tout contrôler, il avait finalement provoqué lui-même les circonstances de sa propre chute.

- « Je sais que tu ferait un très bon jarl mais...tu n’es pas Sigurd. » dit Halfdan.
- « Non, ça c’est un fait indéniable. »
- « Plus d’un se méfieront de toi mais, moi, je te soutiendrai ! »
Un léger sourire, sans joie, passa sur les lèvres de Tornvald.
- « Merci à toi ! Et pour les autres...On verra ! »
L’une des femme servant dans le skali revint avec un linge d’un blanc immaculé.
Précautionneusement, Tornvald enveloppa la tête de Sigurd avec des gestes sobres puis il ordonna qu’on prépare un bûcher séparé pour le Jarl et pour Holmfrid.

À cet instant, des pas précipités interrompirent leur silence et un messager arriva, haletant :
- « Seigneurs !...Pardonnez-moi...On vient de retrouver Floki Skårgard, vivant ! »
Les deux hommes se retournèrent vivement :
- « Où est-il ? » demanda Tornvald.
- « Près de l’ancien autel, derrière le Skali. Il parle seul. Enfin…, je crois plutôt qu’il parle aux dieux. »
Halfdan fronça les sourcils étonné :
- « Est-il blessé ? »
- « Non, je ne le crois pas...Mais il refuse de nous accompagner ! »
Tornvald échangea un regard avec Halfdan qui proposa :
- « Reste ici. » dit-il. « Continue les distributions, fais fermer les portes avec ce qu’on peut trouver comme bois assez solide et place deux guerriers à chaque rue donnant sur la place. »
- « Et toi ? »
Il murmura :
- « Je vais voir mon père. » Et plus fort « ...Je fais vais voir Floki ! »
Tornvald fit un pas vers lui.
- « Tu n’es pas obligé d’y aller seul. »
Halfdan s’arrêta et ajouta :
- « La ville a besoin de toi ici. Et je préfère être seul pour voir Floki »
- « Et tu dois aussi rester vivant...Prends garde à toi ! »
Leurs regards se croisèrent.
Leur amitié était née dans les marches sous la pluie, dans les combats menés côte à côte et dans ces nuits où l’un dormait pendant que l’autre veillait.
Halfdan ne cherchait pas à s’élever et il ne suivait pas Tornvald par calcul. Sa loyauté tenait à quelque chose de plus simple et de plus ferme. Il avait reconnu en lui un homme juste et cela lui suffisait pour lui jurer fidélité.
Halfdan finit par incliner légèrement la tête.
- « Alors viens avec moi, il sera heureux de te revoir. »

Ils traversèrent la place ensemble.
Partout, les survivants les regardaient passer. Certains adressaient un signe à Halfdan, tandis que d’autres dévisageaient Tornvald avec curiosité, les sourcils froncés. La veille encore, il n’était qu’un chef de guerre mais ce matin-là, au milieu des cendres, quelque chose avait changé en lui.
Sans même l’avoir désiré, il avançait désormais comme un homme qui, lorsqu’un fardeau doit être porté, ne cherche d’autres épaules que les siennes pour en assumer le poids.

Derrière le Skali, un ancien autel de pierres avait survécu à l’incendie. La neige autour était grise et quelques corbeaux sautillaient non loin, irrités par la présence des vivants.
Floki était bien là !
Il se tenait pieds nus dans le froid, les bras ouverts et le visage tourné vers le ciel.
Sa tunique était couverte de cendres et ses cheveux étaient emmêlés par le vent.
Il murmurait des paroles indistinctes, parfois dans la langue des hommes et quelquefois, dans une langue plus ancienne que seuls les godis et les fous prétendaient comprendre.
Les deux hommes s’arrêtèrent à quelques pas de lui.
- « Père ! Vas-tu bien ? » s’écria Halfdan.
Tornvald le salua de son nom :
- « Floki ! Je suis heureux de te revoir, ça fait longtemps ! »
Toutes ces paroles ne semblèrent pas le toucher d’une quelconque manière et ils durent attendre plus d’une minute avant que l’interpellé ne daigne baisser lentement les bras.
Il se tourna alors vers eux et ils constatèrent que Floki avait un visage étrangement paisible, il souriait presque.
- « Le loup est tombé ! » dit-il tout simplement.
Halfdan serra les dents.
- « Oui...Nous l’avons vu. »
Floki sourit faiblement.
- « Non. » dit-il sans malice. « Vous avez vu sa tête. Ce n’est pas la même chose. »
Tornvald s’approcha de lui et lui toucha le bras.
- « Floki, la ville brûle encore et les hommes ont besoin de toi. »
- « Les hommes ont toujours besoin de quelque chose. De pain, de fer...d’espoir déçu, de mensonges et finalement de dieux quand le pain manque et que le fer se brise. »
- « Je ne te demande pas le jugement des dieux... »
- « Non. » répondit Floki. « Tu me demandes de trouver ce qui pourrait encore maintenir un monde qui est en train de se disloquer. »
Tornvald l’observa longuement :
- « Peux-tu nous aider ? »
Floki regarda vers les montagnes, là où le ciel s’éclaircissait derrière les volutes de fumées.
- « Pas comme Sigurd l’aurait voulu. Pas comme toi tu le voudras bientôt. »
Halfdan fit un mouvement d’impatience :
- « Parle plus clairement...C’est déjà assez compliqué ainsi ! »
Floki tourna vers lui des yeux brillants :
- « Je parle clairement ! C’est toi qui écoute mal. »
Un silence étonné passa entre les trois hommes.
Tornvald ne laissa rien paraître. Il connaissait le Floki d’avant ces évènements et il savait qu’il n’y avait chez lui aucune folie ni bassesse.
Depuis la nuit précédente, quelque chose avait simplement changé en lui comme si la mort de Sigurd avait entrouvert une porte que les autres ne pouvaient ni voir ni franchir.
- « Que vois-tu ? » demanda Tornvald fort intrigué.
Floki baissa la voix.
- « Des pierres noires sous la montagne. Des mains étrangères qui les taillent mieux que les nôtres. Un ours vêtu de lumière qui porte la mort dans une maison de mensonges. Et toi... »
Il s’interrompit mais Tornvald ne le quitta pas des yeux.
- « Moi ? »
Floki sourit tristement.
- « Toi, tu reconstruiras tout avec des cendres dans la bouche. Et quand les hommes t’appelleront Jarl, tu comprendras que ce mot est plus lourd qu’une enclume. »
Halfdan regarda Tornvald.
- « Il parle avec des énigmes comme un devin. »
- « Non. » répondit Floki doucement. « Ce sont des graines. »
Puis il s’approcha de l’autel et posa une main sur la pierre froide.
- « Je ne siégerai plus auprès des chefs. Je ne veux plus entendre les querelles de pouvoir, ni de fausses promesses. Que d’autres pataugent dans cette boue là. Moi, je resterai près des dieux. »
Tornvald reçut ces paroles sans protester.
- « Cattégat aura besoin d’un godi. »
- « Elle en a un puisque je suis là. »
- « Et d’un homme capable d’avertir avant que le mal frappe. » ajouta Halfdan.
Floki tourna vers lui un étrange regard.
- « Le mal frappe toujours avant que les hommes n’entendent son pas. Mais parfois, oui...parfois les dieux chuchotent dans l’oreille d’un fou. »
Halfdan souffla par le nez, sans savoir s’il devait rire ou s’inquiéter.
Tornvald, lui, posa une main sur l’épaule de Floki.
- « Alors reste auprès des dieux. Mais quand tu entendras leur chuchotements, viens me trouver. »
Floki baissa les yeux vers cette main puis vers Tornvald.
- « Je viendrai. Mais souviens-toi...celui qui écoute un devin ne reçoit jamais ce qu’il espère. Seulement ce qu’il doit savoir tel est le destin. »
Tornvald retira son manteau et le plaça sur les épaules de Floki.
- « Cela me suffira. »

Lorsqu’ils quittèrent l’autel, le soleil avait bougé dans le ciel mais sans réchauffer la ville pour autant. Sur la place, les premiers morts étaient alignés. Les vivants s’organisaient autour de Halfdan, même en son absence, parce que ses ordres avaient été simples et justes.
Tornvald s’arrêta au bord des ruines et contempla Cattégat.
Il ne vit pas seulement ce qui avait été détruit, il vit ce qui pouvait tenir encore debout. Les murs à relever et les portes à renforcer. Les traîtres à débusquer et les morts à honorer.
Halfdan se plaça à côté de lui.
- « Maintenant ils vont t’observer attentivement. »
- « Je sais. »
- « Certains attendront que tu échoues car le cœur des hommes est mauvais. »
- « Je le sais aussi. »
- « Mais moi, je serai là pour te soutenir. »
Tornvald tourna la tête vers son ami.
Il n’y eut pas de grands mots mais seulement le regard de deux hommes qui avaient survécu à assez de batailles pour savoir que la fidélité véritable ne se proclame pas, elle se renforce lorsque tout le reste tombe en ruine.
- « Alors nous commencerons par les morts ! » dit Tornvald.
Halfdan acquiesça.
- « Et ensuite ? »
Tornvald regarda la tête enveloppée de Sigurd qu’on portait vers le bûcher.
- « Après, nous retrouverons ceux qui ont fait cela. »

Son regard se leva vers les montagnes et vers les routes et les royaumes invisibles où des hommes intelligents tiraient déjà d’autres fils dans l’ombre.
- « Et quand nous les trouverons, nous leur apprendrons que Cattégat brûle peut-être... »
Il marqua un silence et ajouta,
- « Mais qu’elle ne s’agenouillera jamais ! »

#28 2026-05-14 14:20:11

Floki Skarsgårdson

Re : La fuite, le sang et le Cercle

Le Poids des Hommes

I. Fidélité et concorde

La nouvelle se répandit sans être annoncée.
Personne ne proclama Tornvald, jarl de Cattégat. Aucun serment ni aucun geste solennel ne vint sceller ce qui, pourtant, s’imposait peu à peu à tous. Ce fut plus lent et plus discret. Dans une ville brisée par la guerre, les hommes cherchaient instinctivement un point fixe et leurs regards, les uns après les autres, se mirent à converger vers lui.
Tornvald ne leva pas la voix. Il ne tenta pas de rallier, ni de convaincre qui que ce soit. Il donnait simplement un ordre ici, posait une main là, redressait un vieillard et en relevait un autre. Il n’agissait pas comme un chef proclamé mais comme un homme qui refuse de laisser le monde s’effondrer autour de lui.
C’est cela que les vikings comprirent.

Ils avaient connu la force, la volonté et la dureté de Sigurd. Ils savaient ce qu’il en coûtait de suivre un homme prêt à tout dominer. Mais ce qu’ils voyaient en Tornvald était d’une autre nature. Il était moins brutal, plus stable et plus humain. Et dans le chaos, la stabilité valait plus que la force.
Halfdan ne quittait pas son ombre.
Il se tenait à sa droite et légèrement en retrait comme il l’avait toujours fait dans les batailles. Il n’intervenait que rarement mais sa présence suffisait. Les hommes le connaissaient. Ils savaient qu’il n’était pas homme à se ranger derrière quelqu’un à la légère.
Son silence était une approbation et sa fidélité, une garantie.

Un vieux guerrier, la joue fendue, s’approcha d’eux en fin de matinée :
- « Alors ? » dit-il en essuyant le sang séché sur sa barbe. « Qui parle pour nous maintenant ? »
Halfdan ne répondit pas et Tornvald leva les yeux vers l’homme :
- « Personne ne parle pour vous. » répondit-il calmement. « Vous pouvez parler pour vous-mêmes. »
Le vieil homme ricana faiblement :
- « On a besoin de plus que ça ! »
Un silence s’installa puis Halfdan intervint, sans hausser la voix :
- « On a besoin d’un homme qui ne ment pas et qui ne tremble pas. »
Il posa brièvement son regard sur Tornvald :
- « Et on en a un. »
Le vieux guerrier suivit le regard puis hocha lentement la tête :
- « Alors je me tiens derrière lui et sans hésiter. »

Il n’y eut pas d’autre cérémonie mais d’autres hommes approchèrent. Certains disaient peu, d’autres rien. Ils restaient là, quelques instants, regardaient Tornvald puis repartaient accomplir ce qu’il avait ordonné.
Au fil des heures, les guerriers se regroupèrent autour de la place. Ils allumèrent des feux aux croisements des rues, mirent les réserves à l’abri et organisèrent des tours de garde. Les gestes revenaient d’eux-mêmes, précis et presque instinctifs.
Ceux qui, la veille encore, n’étaient que des hommes parmi d’autres reprirent naturellement leur place dans un ordre plus ancien et plus solide, celui qui permet à une armée de tenir debout lorsque tout le reste vacille.
Halfdan observait cela avec attention :
- « Ils te suivent tous ! » dit-il simplement.
Tornvald ne répondit pas tout de suite. Il regarda les hommes à l’œuvre, les gestes précis et les ordres transmis sans confusion. Puis il dit :
- « Ils suivent ce qui tient encore debout. »
- « Et aujourd’hui, c’est toi. »
Tornvald secoua légèrement la tête :
- « Aujourd’hui, oui. Demain...on verra. »
Halfdan eut presque un rire joyeux :
- « Non. Demain, ce sera pareil. Parce que tu ne changeras jamais. »
Tornvald tourna vers lui un regard calme :
- « Et toi ? »
Halfdan soutint ce regard sans hésiter :
- « Moi non plus. »
Il n’y avait rien d’autre à dire car leur alliance ne reposait pas sur des mots. Elle existait déjà, solide et éprouvée par les campagnes passées, les combats partagés, les pertes encaissées sans plaintes. Elle ne cherchait pas à se justifier. Elle se tenait et les autres guerriers, sans toujours savoir pourquoi, la reconnaissaient.

La première querelle éclata avant midi et fut heureusement arrêtée par les gardes que Tornvald avait placés dans la ville. Les deux guerriers sommèrent les belligérants à venir s’expliquer devant leur chef. Les deux familles, suivies par une petite troupe de curieux, arrivèrent devant le skali partiellement démoli.
Elles s’opposaient au sujet d’une maison encore debout et dont les propriétaires avaient péri durant l’attaque. L’une affirmait que la demeure lui revenait par alliance. L’autre prétendait l’avoir défendue pendant la nuit et mériter d’y abriter ses enfants.
Les voix montèrent vite puis les couteaux sortirent.

Tornvald entra simplement dans le cercle formé par les curieux prit le couteau du plus jeune d’un geste sec et le jeta dans la neige.
- « Cette maison n’appartient à personne aujourd’hui. »
Un homme aux épaules larges, le visage marqué de brûlures, s’avança :
- « Ma sœur y vivait. »
- « Ta sœur est morte ! »
La brutalité de la réponse fit reculer plusieurs personnes.
Tornvald poursuivit, d’une voix égale :
- « Ceux qui sont morts seront honorés. Leurs biens seront comptés. Leurs familles entendues. Mais aujourd’hui, aucune maison, aucun sac de grains, aucun outil ne sera pris par la force. »
L’homme brûlé tremblait de rage :
- « Et qui en décide ? »
Tornvald soutint son regard :
- « Moi ! »
Le mot tomba sans emphase et ce fut précisément pour cela qu’il porta.
Un murmure parcourut l’assemblée. Certains baissèrent les yeux et d’autres se raidirent.

Halfdan, derrière lui, posa la main sur le manche de sa hache. Il ne menaçait personne. Il rappelait seulement que les décisions de Tornvald auraient un bras pour les défendre.
- « Les blessés seront logés dans les maisons intactes. » reprit Tornvald. « Les enfants aussi. Les familles sans toit passeront avant les hommes seuls. Ceux qui contestent pourront le faire demain, devant témoins. Aujourd’hui, ils obéiront. »
Un vieillard demanda :
- « Et si nous refusons ? »
Tornvald se tourna vers lui ;
- « Alors vous aiderez nos ennemis à finir ce qu’ils ont commencé. »

Tornvald fit établir un compte des vivants, des morts et des disparus.
Il ordonna que les greniers soient ouverts sous surveillance et que les réserves soient divisées selon les besoins et non selon le rang.
Il plaça des hommes armés aux portes, non pour empêcher les habitants de sortir mais pour empêcher les malveillants d’y d’entrer.
Il interdit les représailles sans preuve et il exigea que tous les corps ennemis soient brûlés hors des murs avant la tombée du soir.

Halfdan reçut le commandement des patrouilles.
- « Deux hommes par rue. » dit-il à ses hommes « Vous ne devez jamais rester seuls. On ne sait pas encore qui se cache ici. »
- « Et les prêtres d’Aurélian ? » demanda l’un des gardes.
- « Sur ordre de Tornvald, vous les capturez vivants. »
Halfdan fronça les sourcils.
- « Vivants ? »
- « Oui. »
- « Après ce qu’ils ont fait ? »
Halfdan se rapprocha.
- « Les morts ne parlent pas Olaf. »
Ce dernier accepta d’un mouvement sec de la tête.
- « Et Edwin ? »
À ce nom, l’air sembla se refroidir. Tornvald qui se trouvait encore là, regarda vers les ruelles basses, celles où l’incendie avait fait le plus de ravages.
- « Edwin et les siens ne sont plus des hommes qui méritent d'être juger. Si on les trouve, vous les pendrez et vous jeterez leurs corps aux chiens. »
- « Voilà un ordre clair. »
- « C’est le seul que je puisse honnêtement donner. »
Olaf partit aussitôt.

Dernière modification par Milo (2026-05-14 14:22:09)

#29 2026-05-16 12:58:09

Floki Skarsgårdson

Re : La fuite, le sang et le Cercle

2. Le refus du chaos

Toute l’après-midi, Cattégat fut maintenue debout par la volonté de quelques hommes épuisés. On cloua des planches sur les portes brisées. On tira les charpentes effondrées pour dégager les rues et ruelles. On transporta les blessés dans le Skali, dont la grande salle, malgré son toit éventré, demeurait encore le seul lieu assez vaste pour recevoir la souffrance de tous.
Floki vint à la tombée du jour.
Il marchait pieds nus dans la neige jusqu’au seuil de la grande salle, portant dans ses bras un bol de cendres et de sel. Les hommes s’écartaient sur son passage et personne ne plaisantait.
Quelque chose dans son regard interdisait la moquerie.
Tornvald le vit entrer mais ne l’appela pas.
Floki s’arrêta près des morts recouverts d’un linceul :
- « Ils ont froid ! » dit-il.
Une femme répondit d’une voix brisée :
- « Ils ne sentent plus rien. »
Floki tourna vers elle ses yeux étranges :
- « Ce n’est pas parce que le feu s’éteint que tout disparaît aussitôt. Quelque chose continue toujours son chemin. »
La femme ne comprit pas vraiment, mais elle cessa de pleurer.
Floki déposa une pincée de sel sur le front de chaque mort puis traça avec la cendre des signes anciens que seuls quelques-uns savaient encore lire. Il ne demanda aucune permission et ne réclama aucune place dans le commandement. Il accomplissait ce qui lui appartenait désormais.
Tornvald l’observa en silence.
Halfdan revint peu après, le manteau couvert de neige.
- « Trois hommes ont été trouvés près des réserves. » dit-il. « Ils volaient des vivres. »
- « Qui ? »
- « Des guerriers. »
Tornvald ferma les yeux un court instant.
- « Ont-ils tué pour ce forfait ? »
- « Non. »
- « Alors ils travailleront deux jours à brûler les corps ennemis et sans rations supplémentaires. »
Halfdan eut un bref mouvement d’approbation.
- « Certains réclamaient qu’on leur coupe une main. »
- « Certains demandent toujours davantage de sang...tant que ce n’est pas le leur qui coule. »
Halfdan retira ses gants lentement.
- « La ville tient bon, pour l’instant. »
- « Pour l’instant seulement. »
Ils sortirent ensemble du Skali.

La nuit descendait sur Cattégat. Des feux contrôlés brûlaient au-delà des murs, là où l’on brûlait les cadavres des assaillants. L’odeur était terrible mais c’était nécessaire.
À l’intérieur de la ville, quelques torches avaient été rallumées. Leur lumière tremblante ne suffisait pas à rendre les rues sûres mais elle prouvait que les vivants refusaient que l’obscurité ne s’installe.

Sur la place, les habitants s’étaient rassemblés sans qu’on les y force.
Ils attendaient et Tornvald comprit que le moment était venu.
Il monta sur les marches du Skali, là où Sigurd avait autrefois parlé en maître. Halfdan resta en bas, à droite, visible de tous. Floki se tenait plus loin, près d’un pilier noirci, le visage à moitié perdu dans l’ombre.
Tornvald regarda les survivants.
Il vit la peur, la colère, la fatigue. Il aperçut aussi cette attente dangereuse qui naît lorsque des hommes blessés cherchent quelqu’un pour transformer leur souffrance en colère et leur désigner un ennemi.
- « Cattégat a été durement frappée. » dit-il.
Sa voix porta sans effort.
- « Notre Jarl est mort. Holmfrid est morte. Beaucoup des nôtres sont morts. Nos portes ont été brisées, nos maisons brûlées et nos réserves sont en partie parti en fumée elles aussi. Ceux qui ont fait cela voudraient que nous passions cette journée à nous accuser, à nous voler et à nous entre-tuer. »
Il marqua une pause.
- « Mais cela n’arrivera pas ! »
Nul ne parla.
- « Nous pleurerons nos morts. Nous les brûlerons selon l’honneur. Nous réparerons les portes. Nous compterons nos vivres. Nous veillerons par groupes. Nul ne prendra par la force ce dont un autre a besoin pour survivre. Nul ne rendra justice seul. Ceux qui croient pouvoir profiter du désordre seront traités comme des ennemis. »
Un homme cria depuis le fond :
- « Et qui nous protège maintenant ? »
Tornvald chercha son visage dans la foule.
- « Nous tous. »
Le mot surprit et Tornvald continua :
- « Nous, signifie tous les hommes et toutes les femmes qui sont ici. Ceux qui tiennent une hache, ceux qui pansent les plaies, ceux qui portent l’eau et ceux qui enterrent nos enfants. Cattégat ne tiendra que si chacun porte sa part. »
Puis une voix demanda :
- « Et toi, Tornvald ? Quelle part portes-tu ? »
Il ne détourna pas les yeux.
- « Celle que vous me laisserez porter. Pas davantage. »
Cette réponse troubla plus qu’une proclamation.
Sigurd aurait choisi d’imposer sa volonté par la force. Tornvald, lui, offrait de partager le poids de leur souffrance. Aux yeux des hommes, la différence était immense.
Halfdan observa la foule et vit plusieurs regards changer. Pas tous, mais suffisamment pour empêcher la ville de basculer cette nuit-là.

Dans l’ombre, Floki murmura :
- « La pierre ignore encore qu’un jour elle fera partie du mur. »
Tornvald l’entendit sans se retourner et descendit les marches.
Aucune acclamation ne s’éleva mais les hommes se dispersèrent avec moins de désordre. Des groupes se formèrent et des bras se tendirent pour soulever des poutres. Des femmes appelèrent les enfants et des guerriers rejoignirent leurs postes sans attendre qu’on les y pousse.

Pour la première fois depuis l’aube, Cattégat ne donnait plus l’impression d’une ville à l’agonie.
Halfdan rejoignit Tornvald près du puits brisé.
- « Tu as parlé juste. »
- « Je n’ai rien promis. »
- « C’est bien pour cela qu’ils t’ont écouté. »
Tornvald regarda les flammes au-delà des murs.
- « Demain sera pire. »
- « Peut-être mais gardons espoir en nos dieux. »
- « Les morts réclameront leurs rites. Les vivants réclameront des coupables. Les blessés réclameront des soins et les affamés réclameront du pain. »
Halfdan posa une main ferme sur son épaule.
- « A chaque jour sa peine. »
Tornvald tourna vers lui un regard las.
- « Tu dis cela comme si c’était simple. »
- « Je dis cela parce que c’est nécessaire que tu l’entende. »
Ils restèrent là un moment, côte à côte, sans parler.

Autour d’eux, Cattégat gémissait encore. Mais ses ruelles n’étaient plus livrées entièrement à la peur. Des hommes montaient la garde, distribuaient des vivres et des femmes puisaient de l’eau.
Floki chantait près des morts, d’une voix basse, presque cassée et ses paroles montaient vers les dieux.
Tornvald inspira l’air froid. Il portait déjà les tourments de Cattégat et Halfdan le savait.
Et puisqu’il ne pouvait pas l’en délivrer, il ferait ce qu’il avait toujours fait, il marcherait à ses côtés.

#30 2026-05-18 13:26:05

Tornvald Brodirsson

Re : La fuite, le sang et le Cercle

Le Silence des Dieux

I Floki s’éloigne du monde


Ce soir-là, Floki ne reparut pas au Skali.
On le vit traverser la ville au moment où le jour mourait derrière les montagnes. Il était seul, les épaules couvertes d’une vieille peau de loup noircie par la cendre. Il ne portait pas d’arme, ni de torche. Ses pieds s’enfonçaient dans la neige sale mais il avançait comme si le froid ne l’atteignait plus.
Quelques hommes le saluèrent et il ne répondit pas.
D’autres murmurèrent sur son passage, avec cette prudence nouvelle que les hommes réservent à ceux qu’ils ne comprennent plus tout à fait.
Depuis la mort de son fils Harald et de son frère Sigurd, quelque chose s’était brisé en lui. Il n’était pas fou, il ne riait pas seul et ne se jetait pas contre les murs en invoquant les dieux. Il était seulement devenu lointain, comme si une part de lui avait quitté Cattégat avec les fumées de l’incendie.
Halfdan l’avait fait appeler deux fois et Floki n’était pas venu.
La troisième fois, Il voulut envoyer deux guerriers le chercher mais Tornvald l’en empêcha.
- « S’il refuse de venir, » dit-il « , c’est qu’il a déjà choisi sa place. »
Halfdan fronça les sourcils.
- « Sa place est parmi nous. »
- « Plus maintenant, Halfdan. Il est devenu un trait d’union entre les dieux et nous. »

Ils le trouvèrent le lendemain près des anciennes stèles dressées, au-dessus de la ville, là où les vents soufflaient sans obstacle et où les hommes ne montaient presque jamais en hiver. Floki avait dégagé la neige autour de l’autel. Il y avait déposé des ossements d’oiseaux, un bol de sang sombre et trois morceaux de bois gravés de runes.
Il était agenouillé devant les pierres.
Tornvald s’arrêta à quelques pas. Halfdan resta derrière lui, méfiant.
- « Floki ? »
Le godi ne se retourna pas.
- « Les hommes parlent trop fort en bas. » dit-il.
Sa voix était calme, presque douce.
- « Ils discutent de pain, de murs, de vengeance, de pouvoir. Ils croient que le monde reste immuable rien qu’en en parlant ! »
Tornvald observa les pierres, puis le ciel bas.
- « Nous avons besoin de pain, de murs et plus tard de vengeance. »
- « Tu parles comme eux. »
Floki passa lentement les doigts sur une rune.
- « C’est pour cela que je ne descendrai plus m’asseoir parmi vous. »
Halfdan eut un mouvement d’impatience.
- « Cattégat a besoin de tous ses hommes. »
Floki tourna enfin la tête vers lui. Ses yeux étaient clairs mais traversés d’une grande fatigue.
- « Je ne suis plus un homme pour les conseils de guerre, je vous l’ai déjà dis. »
- « Et qu’es-tu donc ? »
Floki eut un rire bref, presque un aboiement.
- « Une oreille. »
Halfdan resta silencieux et Tornvald, lui, comprit qu’il ne fallait pas répondre trop vite.
- « Une oreille pour qui ? »
Floki leva les yeux vers le ciel.
- « Pour les dieux qui ne parlent jamais assez fort aux impatient. »

Le vent passa entre les pierres et pendant un instant, il sembla porter avec lui un murmure indistinct...ou peut-être n’était-ce que le vent soufflant la neige contre la roche.
Floki se releva lentement.
- « Je ne veux plus entendre les promesses des hommes. Elles pourrissent plus vite que les cadavres. Je ne veux plus m’asseoir près des chefs et les regarder peser la vie des autres comme on pèse du grain. Sigurd l’a fait et d’autres le feront encore. Toi aussi, Tornvald, tu le feras et ton cœur saignera...Comme les autres ! »
Halfdan fit un pas.
- « Mesure tes paroles. »
Tornvald leva une main pour l’arrêter et Floki ne baissa pas les yeux.
- « Je les mesure jeune fou. C’est pour cela qu’elles blessent. »
Un silence suivit puis Tornvald demanda :
- « Refuses-tu de nous aider ? »
- « Mais non. »
- « Alors que refuses-tu ? »
- « Les querelles de pouvoir. Les alliances qui changent de visage selon la lumière. Les hommes qui invoquent les dieux quand cela les arrange puis les oublient quand ils ont obtenu ce qu’ils voulaient. »
Il posa sa main sur la pierre la plus haute.
- « Je resterai ici. Je parlerai aux dieux ou j’écouterai leur silence. Les hommes viendront s’ils ont besoin d’une bénédiction, d’un signe ou d’un conseil avant leur mort. Mais je ne porterai plus les chaînes des chefs. »
Tornvald le regarda longuement.
- « Et si ton silence nous coûte des vies ? »
Floki eut alors un sourire triste.
- « Les dieux ne sauvent pas toujours ceux qui les écoutent mais ils condamnent souvent ceux qui refusent d’entendre. »

Halfdan détourna les yeux, agacé par ces paroles qui semblaient toujours franchir la limite entre la réponse d’un esprit éclairé et l’ombre d’un cerveau malade.
Tornvald, lui, hocha lentement la tête.
- « Soit. Reste près de ces pierres... » Et il lui donna une grosse peau d’ours et une paire de bottes fourrées qu’il avait emporté. Il lui donna aussi un sac de peau contenant une gourde d’hydromel et deux pain frais. « ...Mais prends au moins ces petites choses...Dans ce froid tu en auras besoin ! »
Floki inclina légèrement la tête afin de le remercier puis il s’assit sur une des pierres et se tint là sans plus rien ajouter.
Tornvald et Haldan redescendirent vers la ville dans un silence embarrassé

#31 2026-05-19 21:02:18

Tornvald Brodirsson

Re : La fuite, le sang et le Cercle

II Le godi ou le devin

Les jours suivants, on commença à monter vers Floki.
D’abord, ce furent les femmes qui avaient perdu un fils, un époux ou un frère.
Elles venaient sans bruit, enveloppées dans leurs manteaux en apportant parfois un objet du mort, une boucle de ceinture, un anneau ou un couteau brisé. Floki recevait ces traces avec une gravité simple. Il ne promettait rien. Il gravait parfois une rune sur un morceau de bois, versait quelques gouttes de sang dans la neige puis disait quelques mots que chacune emportait comme elle pouvait.
Ensuite vinrent les guerriers.
Ceux qui voulaient connaître le jour favorable pour la naissance de leur enfant. Ceux qui craignaient d’avoir été maudits. Ceux qui affirmaient ne pas avoir peur mais dont les mains tremblaient au moment de déposer leur offrande.
Floki les écoutait et ne les jugeait pas.
Et peu à peu, sans qu’aucun titre ne lui soit donné, les hommes commencèrent à l’appeler godi.
Ce nom fini par lui rester.

Un matin, Tornvald monta seul jusqu’aux pierres. La ville, en contrebas, portait encore les marques de l’incendie mais les fumées avaient cessé. On entendait les marteaux, les ordres, les roues des chariots et les croassement des corbeaux qui tournaient au-dessus des fosses.
Floki était debout face à l’est.
- « Tu savais que je viendrais. » dit Tornvald.
- « Non, je ne suis pas un magicien ! »
- « Pourtant tu ne sembles pas surpris. »
- « Le vent n’est pas surpris quand l’hiver revient. »
Tornvald s’approcha.
- « J’ai besoin d’un conseil clair. »
Floki baissa les yeux vers lui.
- « Alors demande à Halfdan. »
- « Je viens te le demander à toi. »
- « C’est un mauvais choix. »
- « Peut-être...On verra. » puis il posa sa question. « Qui sont nos véritables  ennemis ? »
Floki ramassa trois petits os posés sur une peau et les jeta sur la neige. Il les observa longtemps.
Tornvald attendit. Il avait appris quelque chose de Floki, le presser de donner une réponse ne faisait que l’éloigner davantage.
Enfin, le godi parla.
- « Les hommes qui ont frappé Cattégat ne viendront pas par la porte qu’ils ont brisée. »
Tornvald plissa les yeux.
- « Tu parles des prêtres d’Aurélian ? »
- « Je parle de mains propres tenant des couteaux sales. »
- « Beowulf ? »
Floki ne répondit pas directement. Il ramassa un os et le plaça sur sa paume.
- « Il y a des hommes qui ne marchent jamais dans la boue mais dont les pas s’y impriment partout. »
Tornvald resta immobile.
- « Donc il est derrière tout cela, mes espions ont donc raison ! »
- « Derrière ? Devant ? Au-dessus ? Les araignées ne se tiennent pas derrière leur toile. Elles la sentent. »
Cette fois, Tornvald ne dissimula pas son irritation.
- « J’ai besoin de savoir où frapper Floki, soit plus clair ! »
Floki referma les doigts sur l’os.
- « Pas encore. »
- « Pourquoi ? »
- « Parce que la hache qui tombe trop tôt ne coupe que de l’air. »
Un silence tendu passa entre eux. Tornvald inspira lentement.
- « Et que dois-je faire ? »
Floki tourna son regard vers la ville.
- « Bâtis...Enterre...Nourris...Et surveille ceux qui prient trop fort et ceux qui ne prient plus du tout. Le feu qui revient ne ressemble jamais au premier incendie. »
Ces paroles, cette fois, étaient étranges mais compréhensibles.
Tornvald les reçut sans répondre.
- « Tu vois vraiment ce qui vient ? » demanda-t-il enfin.
Floki garda son regard flou.
- « Non. Je vois des morceaux...Des reflets dans l’eau noire et parfois je comprends trop tard. Parfois assez tôt pour que les hommes me maudissent de les avoir prévenus. »
- « Et cette fois ? »
Le godi se tourna lentement vers lui.
- « Cette fois, je vois un ours dans une robe de prêtre. Je vois une montagne ouverte comme une plaie. Je vois des pierres noires dressées plus haut que les anciennes murailles. Et je te vois, Tornvald du Niemark, assis à une place que tu n’as pas encore acceptée. »

Le visage de Tornvald se ferma.
- « Je ne suis pas Jarl. »
- « Non, tu parles juste. »
Floki s’approcha de lui.
- « Mais le siège te regarde déjà. »
Tornvald ne répondit pas. En bas, Cattégat frappait, sciait, portait, reconstruisait comme un corps blessé qui refuse de mourir.
Floki reprit d’une voix plus basse :
- « Prends garde. Les hommes aiment les chefs quand ils les sauvent. Ils les haïssent quand ils leur rappellent le prix du salut. »
- « Et toi ? » demanda Tornvald. « Me haïras-tu aussi ? »
Le godi le fixa longtemps.
- « Moi, je ne te suivrai pas. »
La phrase tomba avec une dureté inattendue.
Puis Floki ajouta :
- « Mais je marcherai près des dieux pendant que tu marcheras parmi les hommes. Parfois nos chemins se toucheront et je crois que cela sera suffisant. »
Tornvald accepta cela d’un signe de tête.

Il s’apprêtait à redescendre lorsque Floki parla encore.
- « Halfdan te portera plus loin que ta propre force. »
Tornvald s’arrêta.
- « Pourquoi me dis-tu cela ? »
- « Parce que tu l’oublieras. »
- « Jamais. »
Floki sourit.
- « Tous les hommes disent cela avant que le poids du pouvoir ne leur courbe la nuque. »

Tornvald ne sut que répondre. Il redescendit vers Cattégat avec ces paroles en lui, plus accablantes qu’il ne voulait l’admettre.
Derrière lui, Floki resta seul parmi les pierres.
Il leva la tête vers le ciel gris et écouta longtemps.
Puis il murmura, comme s’il répondait à une voix que personne d’autre n’avait entendue,
- « Oui...je sais. »
Le vent passa sur l’autel, emportant un peu de cendre vers la ville.
Et dès ce jour, les hommes cessèrent de voir en Floki un simple survivant du massacre.
Ils montèrent vers lui avec prudence et lui parlèrent plus bas.
Ils guettèrent ses silences autant que ses paroles.
Car chacun comprenait désormais qu’il ne cherchait plus sa place parmi eux. Il se tenait ailleurs.
À la frontière incertaine où les vivants interrogent les dieux et où les dieux, parfois, répondent par la bouche des hommes brisés.

#32 2026-05-21 12:41:51

Tornvald Brodirsson

Re : La fuite, le sang et le Cercle

Les Ombres de l’Aurore

I Le jeu invisible

Non loin de Cattégat, dans la grande salle de pierre froide d’une Katadra, trois hommes se tenaient autour d’une table massive.
Le bâtiment semblait abandonné. Ses murs gris, épais et sans ornement, se fondaient dans la roche de la montagne de Bavnehøj. Seule une mince lueur filtrait parfois par une étroite ouverture, preuve qu’une présence humaine persistait derrière cette façade austère.

Le général Beowulf était debout. Il ne s’asseyait que rarement lors de ces entretiens car il savait que cette manière d’occuper l’espace suffisait à imposer son autorité. Il parlait peu mais chaque mot semblait peser avant même d’être prononcé.
Face à lui se trouvait le comte Siegfried, un homme aux traits fins, soigneusement vêtus malgré le froid ambiant. Son regard était vif et calculateur. Chez lui, la noblesse n’était pas seulement dût à la naissance mais à une discipline de tous les instants.
Le troisième homme, immobile dans une semi-pénombre, portait une robe d’un blanc presque lumineux. On l’appelait "Le blanc manteau". Son visage était dur et ses yeux sombres observaient tout sans jamais se dévoiler.

Un messager agenouillé achevait son rapport.
- « Cattégat est partiellement détruite. Les pertes sont lourdes et Sigurd Skargård est mort...sa tête a été exposée à tous. »
Un silence accueillit ces paroles.
Beowulf ne manifesta aucune émotion. Il se contenta de poser lentement les mains sur la table comme s’il suivait une logique invisible.
- « Et la suite ? » demanda-t-il.
- « Les survivants se sont regroupés. Un homme...Tornvald, est arrivé pendant les combats et l’on ne sait pas encore d’où il est originaire. Il semble prendre le contrôle de la situation. »
Siegfried intervint aussitôt et sa voix était maîtrisée :
- « "Semble" n’est pas un renseignement valable. Soit il dirige, soit il ne dirige pas ! »
Le messager baissa encore la tête.
- « Et bien...Il met de l’ordre dans Cattégat...Et les hommes l’écoutent. »
"Le blanc manteau" prit alors la parole, d’un ton feutré,
- « Les hommes écoutent toujours quelqu’un après une catastrophe. Cela ne signifie pas qu’ils lui obéiront ensuite. »
Beowulf esquissa un très léger mouvement de tête.
- « Tornvald... »
Il laissa le nom en suspens.
- « Il n’était pas prévu de se retrouver avec un nouveau chien de garde. »
Siegfried frappa de ses mains la table de bois et le bruit se répercuta en échos dans la salle vide.
- « Faut-il intervenir une fois encore ? »
Beowulf leva les yeux vers le comte.
- « Non, pas encore. Ils sont sur leurs gardes... »
Un silence tendu s’installa et il se mit à marcher lentement autour de la table.
Il s’arrêta brusquement et reprit la conversation,
- « Sigurd était utile. C’était un être brutal mais prévisible. Il forçait les hommes à choisir et quand les hommes choisissent trop vite, ils se trompent. »
"Le blanc manteau" acquiesça lentement.
- « La peur est un outil grossier. La foi, elle, s’insinue doucement dans les esprits. Mais l’on peut utiliser les deux principes...Cela a bien fonctionné ! »
Beowulf s’arrêta et posa son regard sur eux deux.
- Justement, nous ne désirons pas que l’Osterlich soit, ne serait-ce que troublée. Notre idée était de se débarrasser définitivement de ces vikings puants, par le fer et grâce à la foi des crédules en ce "dieu" Aurélian que nous avons inventer de toute pièces. »
Siegfried inclina légèrement la tête vers le messager.
- « Et ce Tornvald ? Peut-on en savoir plus sur lui ? »
Beowulf répondit sans hésiter :
- « Nous l’observons. Nous recevrons bientôt des nouvelles. »
- « Et s’il consolide son pouvoir ? »
Un très léger sourire passa sur les lèvres de Beowulf.
- « Alors j’espère de tout cœur qu’il finira par ressembler à Sigurd et continuera à accomplir le travail à notre place. »
Le blanc manteau intervint, d’une voix plus basse :
- « Les faux prêtres d’Aurélian continuent-ils à saper leur moral et à soulever le bas peuple contre l’autorité ? »
Le messager releva légèrement la tête.
- « Oui, grand prêtre. »
- « Bien ! »
Le général Beowulf joignit les mains.
- « Alors rien n’a changé. » Et de la main, il se débarrassa du messager.

#33 2026-05-23 13:17:19

Tornvald Brodirsson

Re : La fuite, le sang et le Cercle

II Les faux croyants

Ils ne ressemblaient pas à des conquérants et c’était précisément ce qui les rendait dangereux.
Les prêtres d’Aurélian se déplaçaient seuls ou en petits groupes. Ils ne portaient ni armes visibles, ni insignes ostentatoires. Ils rasaient leurs cheveux, portaient des bures sombres et, sur leur front, un petit cercle d’or discret était gravé à même leur peau.
Leur seule tactique était d’habituer les villageois à leur présence puis ils finissaient par s’installer en demandant peu. Un abri, un morceau de pain et un peu de chaleur.
Ils parlaient peu et doucement mais jamais trop afin de ne pas lasser les gens. Ils posaient des questions simples et presque innocentes.
- « Vos enfants mangent-ils à leur faim ? »
- « Qui vous protège quand les guerriers partent ? »
- « Et quand ils reviennent...que vous demandent-ils en échange ? »
Les réponses variaient selon les villages.

À Cattégat, le phénomène était plus discret mais bien plus inquiétant.
En apparence, tout avançait dans le bon sens. La ville se relevait. Les palissades étaient réparées, les portes renforcées, les tours de défense consolidées à la hâte.
Du matin jusqu’à la tombée du jour, le bruit des marteaux rythmait la vie des survivants. Les ordres circulaient sans interruption. Tous les hommes en âge de porter une charge, du plus jeune encore maladroit au plus vieux encore debout, étaient mis à contribution.
La reconstruction donnait l’illusion d’un retour à l’ordre mais cette impression ne tenait qu’en surface.
Halfdan fut le premier à nommer ce qui, jusque-là, n’était qu’un malaise diffus.
Un soir, il rejoignit Tornvald sur les remparts encore instables. Le bois craquait sous leurs pas. Le vent portait une odeur mêlée de résine et de cendres froides.
Il observa un moment la ville avant de parler.
- « Certains changent... Ils doutent de nous et des dieux. »
Tornvald se tourna enfin vers lui.
- « Tu penses aux prêtres d’Aurélian ? »
- « Oui. Ce ne peut être qu’eux ! Leurs croyances sont encore bien vivantes ! Nous devons intervenir rapidement ! »
Le lendemain, Tornvald donna à ses hommes l’ordre qui s’imposait.
- « Vous me trouvez tous les prêtres d’Aurélian et vous les emmenez, pieds et poings liés, ici même ! »
Les guerriers se mirent en mouvement comme un seul corps.
Ils connaissaient la ville, ses passages, ses zones d’ombre.

Les premières arrestations furent rapides.
Un homme fut saisi dans une ruelle, alors qu’il parlait à voix basse avec deux femmes. Un autre fut tiré hors d’une maison où il avait trouvé refuge. Un troisième tenta de fuir vers les halles, il ne fit que quelques pas avant d’être plaqué au sol. Ils ne résistèrent pas longtemps.

Avant la tombée du jour, cinq d’entre eux furent amenés sur la place.
Les habitants de Cattégat s’y rassemblèrent sans qu’on les appelle. Le bruit avait couru plus vite que les hommes. Les murmures, eux, étaient déjà là, chargés de colère, de doute et de peur.
Les prisonniers furent mis à genoux, les mains liées dans le dos.
Le silence se fit lorsque Tornvald s’avança.
Halfdan se tenait à sa droite, immobile, les bras croisés.
Derrière eux, les guerriers formaient une ligne compacte.

Tornvald observa les captifs un instant, sans parler. Puis il leva légèrement la voix.
- « Vous êtes venus ici sous le prétexte de nous parler de votre foi. »
Il désigna la foule d’un geste lent.
- « Vous avez parlé à ces gens et vous avez semé le doute dans leurs esprits. »
Un des prisonniers releva la tête. Son regard n’était ni suppliant ni défiant.
- « Nous leur avons offert la vérité ! »
Un murmure parcourut la foule.
Halfdan fit un pas mais Tornvald leva la main pour l’arrêter.
- « La vérité ? » répéta-t-il.
Il s’approcha de l’homme.
- « Alors dis-la ta vérité. Ici ! Devant tous ! »
Le prêtre hésita à peine.
- « Les anciens dieux ne protègent pas, ils exigent et prennent. Aurélian, lui, éclaire et libère... »
Un coup sec le fit taire. Halfdan n’avait pas frappé pour punir mais pour couper court à cette litanie cent fois répétée.
- « Réponds à ce qu’on te demande. Et arrête de jacasser tes inepties » dit-il.
Un second homme, à genoux plus loin, parla alors, d’une voix tremblante :
- « Nous ne sommes pas seuls... »
Tornvald tourna la tête vers lui.
- « Qui vous envoie ? Qui est votre chef ? »
Le silence pesa un instant puis les réponses vinrent. D’abord hésitantes puis désordonnées.
- « Un grand prélat... »
- « Mais non...C’est Aurélian lui-même... »
- « Le roi d’Osterlich soutient notre mission... »
- « Ne les écoutez pas seigneur ! Nous entendons des voix...Et elles nous guident... »
Les murmures dans la foule montèrent d’un cran.
Ce qui, quelques jours plus tôt, pouvait encore passer pour une foi étrangère mais bien réelle, prenait désormais une forme très trouble et inquiétante.

Halfdan s’avança d’un pas et s’adressa directement à l’un d’eux.
- « Vous n’êtes donc que des pies dressées à répéter les mêmes paroles ou bien êtes-vous tous devenus fous ? »
L’homme le dévisagea longuement, les yeux grands ouverts, comme surpris qu’on ose lui parler ainsi.
- « Chacun ne reçoit que ce qu’il est capable d’entendre... » répondit-il d’une voix calme.
Un rire sec et désabusé s’éleva aussitôt parmi les spectateurs.
- « Ou seulement ce que leurs pauvres cervelles peuvent contenir ! » lança un vieillard au fond de la foule.
Tornvald, lui, ne détachait pas son regard des prisonniers. Son visage demeurait impassible, mais sa voix se fit plus grave lorsqu’il demanda :
- « Qui vous commande réellement ? »
Cette fois, nul ne répondit et un silence pesant s’abattit sur l’assemblée, comme si chacun redoutait soudain d’entendre la vérité.

Puis, lentement, une silhouette s’avança depuis l’arrière de la foule.
Floki.
Les hommes s’écartèrent sur son passage. Certains baissèrent les yeux et d’autres le suivirent avec une attention mêlée de crainte.
Il s’arrêta à quelques pas des prisonniers. Il les observa longuement comme s’il les comprenait réellement.
- « Aucun d’eux ne le sait ! »
Sa voix était calme et sereine.
- « Ils répètent ce qu’on leur a dit de dire. »
Il tourna légèrement la tête vers la foule.
- « On leur a donné des mots, des images et des promesses. Ils les portent comme on porte un feu, sans savoir qui l’a allumé. »
Un des prêtres protesta :
- « Nous servons la lumière de l’Aurore ! »
Floki esquissa un sourire.
- « Non...Vous ne servez pas ce dieu. Vous servez ceux qui parlent plus fort que les autres. »
Il fit le tour des prisonniers agenouillés puis il reprit :
- « Les anciens dieux ne promettent pas de sauver les hommes de ce qu’ils sont. »
Il se tourna vers Tornvald.
- « Cet Aurélian n’existe que dans leurs esprits. Ce ne sont que des pantins qu’une main invisible agite à sa guise. Ces fanatiques ne sont que des leurres derrière lesquels les faibles iront se perdre pour leur propre malheur. »
Un silence profond se fit sur la place. Chacun se regardait avec étonnement.
Floki hocha lentement la tête.
- « Les armes ne servent qu’à tuer le corps. Conquérir les esprits est souvent préférable ! On remplace les peurs...Et les certitudes ! Et quand les hommes ne savent plus ce qu’ils sont, ils deviennent faciles à guider. »
Un frisson parcourut la foule et Tornvald comprit.
Il fit un pas en avant.
- « Vous avez tous entendu leurs déclarations et celles du Godi. »
Sa voix porta clairement.
- « Ils ne parlent pas d’une seule voix...ils ne savent pas qui ils servent. Et pourtant, ils viennent ici… pour vous dire ce que vous devez être ! »
Il balaya la foule du regard.
- « Ce n’est pas une foi en un quelconque dieu. C’est une arme ! »
Le silence était total puis Halfdan ajouta d’une voix plus dure :
- « Et nous savons comment traiter une arme dirigée contre nous. »
Un murmure franc d’approbation monta dans la foule.
Tornvald fixa les prisonniers une dernière fois et dit d’une voix forte :
- « Vous n’avez plus votre place ici ! Ni dans les villages du Skarkland ! Nous vous traquerons, nous vous trouverons et nous vous expédierons rejoindre votre dieu ! »
Il se tourna vers ses hommes.
- « Cattégat reste fidèle à ses Anciens Dieux ! Que cela soit annoncé partout ! »
Les guerriers s’avancèrent et tranchèrent la tête de chacun des "prêtres".
Dans les jours qui suivirent, tout le Skarkland se dressa contre les païens.
Ceux qui ne prirent pas la fuite furent traqués sans relâche, arrêtés puis condamnés à mort sans la moindre clémence.

Dernière modification par Milo (2026-05-23 13:18:23)

#34 2026-05-25 13:27:19

Tornvald Brodirsson

Re : La fuite, le sang et le Cercle

L’aide du peuple de la Vallée

I. Gouteirk, chef des Verguth

Ils apparurent dans la lumière grise du matin.
Depuis les remparts, les guetteurs distinguèrent d’abord des silhouettes dans la brume. Une ligne d’hommes avançait lentement vers Cattégat. À mesure qu’ils approchaient, leur présence se précisa. Ils portaient tous des manteaux de peaux épaisses et chacun transportait des charges suspendues aux épaules, d’autres menaient des bêtes de bât lourdement harnachées.
Le garde sonna du cor plusieurs fois afin de donner l’alerte.
Halfdan monta sur le chemin de ronde, observa un moment puis descendit sans attendre.
- « Ouvrez les portes ! » dit-il simplement.

Les portes grincèrent, encore fragiles et marquées par la violence des jours précédents.
Les étrangers ne s’arrêtèrent pas. Ils franchirent l’entrée sans précipitation, comme des hommes habitués à marcher longtemps en économisant leurs gestes. Ils ne regardaient pas autour d’eux avec curiosité mais avec une attention respectueuse.
Leur chef s’avança.
Gouteirk était un homme de haute stature, le visage creusé par les années. Sa barbe, mêlée de gris, était tressée avec soin. Il portait à la ceinture un long couteau mais son attitude ne laissait aucun doute, il n’était pas venu pour se battre.
Il s’arrêta à quelques pas de Halfdan.
- « Nous avons vu la fumée. » dit-il en levant le doigt.
Sa voix était posée et calme.
Halfdan le fixa :
- « Beaucoup l’ont vue... »
Gouteirk acquiesça légèrement et ajouta en souriant :
- « Mais peu ont marché jusqu’ici ! »

Halfdan jeta un regard aux charges qu’ils transportaient, des sacs de racines, des outres, des fagots d’herbes séchées et des quartiers entiers de viande salée.
- « Vous venez pour marchander mais c’est... »
Gouteirk ne répondit pas immédiatement. Il observa la ville derrière Halfdan, les poutres noircies, les hommes fatigués, les visages fermés. Il lui coupa la parole :
- « Pour ceux qui reste après le feu. » et il montra les vivres apportés.
Tornvald, arrivé sans bruit, se plaça aux côtés de Halfdan. Il ne connaissait pas encore ce peuple et se montrait prudent.
- « Et pourquoi vous en soucier ? »
Gouteirk tourna son regard vers lui.
- « Parce que nous...avons un pacte. »
Tornvald regarda Halfdan qui hochait lentement de la tête.
- « Beaucoup oublient les pactes quand ils deviennent trop coûteux. »
Gouteirk eut un léger mouvement des épaules.
- « Nous ne sommes pas nombreux, nous ne pouvons pas nous permettre d’oublier. »
Tornvald s’écarta légèrement.
- « Entrez. » dit-il en s’écartant et en les invitant tous à pénétrer dans Cattégat.

Les Verguth ne cherchèrent pas à imposer leur présence, ils observèrent puis ils prirent place là où l’on avait besoin d’eux.
Leurs femmes s’installèrent près des blessés. Leurs gestes étaient précis et assurés. Elles nettoyaient les plaies avec des décoctions à l’odeur âcre, appliquaient des cataplasmes épais pour apaiser les brûlures et forçaient les hommes à boire des breuvages amers qui les faisaient grimacer avant de les soulager.
Un guerrier, dont la respiration était devenue sifflante, tenta de repousser une coupe.
- « Ça sent la terre morte ! Je ne bois pas ça ! » grogna-t-il en plissant le nez.
La femme qui le soignait ne leva même pas les yeux.
- « Bois ! » commanda-t-elle.
Il hésita et elle répéta son commandement.
- « Bois, sinon...Toi...Plus malade ! » expliqua-t-elle dans un jargon où se mêlait la langue du nord et le Verguth.
Il obéit tout en grimaçant de dégoût. Quelques heures plus tard, il respirait mieux.
Les hommes commencèrent à regarder et à accepter l’aide de ces étranges invités.

Un vieil homme verguth examina une jambe broyée. Il passa ses doigts le long de la chair tuméfiée, se baissa et la sentit, il fit une grimace de dégoût.
Halfdan attendait, avec appréhension, ce qu’allait décider le vieil homme.
- « Il vivra ? » demanda-t-il. « C’est mon ami ! »
Le vieil homme releva les yeux.
- « Oui. »
- « Et sa jambe ? » demanda-t-il doucement.
Le vieil homme fit de nouveau la grimace.
- « Non...La jam...be est pourrie, oui ? Couper et vivre ! »
Halfdan hocha la tête tristement.
- « Alors il vivra... »
Le vieil homme eut un bref sourire.
- « C’est déjà beaucoup ! »

Le soir, les réserves furent partagées sans discussions et sans calculs.
Les Verguth apportaient ce qu’ils avaient et les vikings distribuèrent ce qu’il possédait encore de vivre. Ce soir-là, les chants vikings et Verguth se mêlèrent dans une heureuse cacophonie. 
Le lendemain matin, il n’y eut pas d’accord formel entre Gouteirk et Tornvald mais une confiance partagée se reconstruisait peu à peu.
Ce soir là, Floki monta vers la montagnes aux pierres de runes.
Il y trouva un homme déjà présent, c’était le chaman des Verguth.
Il ne ressemblait à aucun prêtre que les Vikings connaissaient. Son corps était marqué de signes peints, ses cheveux mêlés de plumes et de petits os. Il ne portait ni bâton honorifique, ni symbole d’autorité et pourtant sa présence imposait le silence même au Godi.
Ils restèrent un moment sans parler.
Le vent passait entre eux, glacial et chargé d’odeurs de neige et de résine.
- « Tu écoutes ! » dit le chaman.
Floki inclina légèrement la tête en souriant.
- « Et toi, tu entends ! »
Le chaman esquissa un sourire édenté.
- « Parfois... »
Ils se tournèrent vers les pierres.
- « Nos dieux sont-là ! » dit le chaman en montrant la pierre noire.
- « Les nôtres vivent tout autour de nous où les hommes peuvent les atteindre. » répondit Floki.
Le chaman posa la main sur la roche.
- « Les nôtres ne se laissent pas atteindre. Ils sont là depuis toujours. »
Floki observa ce geste.
- « Alors pourquoi leur parler ? »
- « Pour que...peuple n’oublie pas que eux sont là. »
Un long silence battu par les vents se traîna un moment.
- « Et quand les hommes oublient ? » demanda Floki.
Le chaman haussa légèrement les épaules.
- « Alors eux devenir seuls ! »
Floki se reconnu dans ces paroles.
- « Les nôtres n’aiment pas les hommes seuls. »
- « Les nôtres non plus. »
Un long silence s’en suivit puis Floki reprit la parole :
- « Vous parlez bien notre langue ! »
- « ...Appris avec Sigurd…Votre chef ! »
Floki acquiesça de la tête et ils échangèrent un regard complice.
Ils ne partageaient pas les mêmes mots mais ils comprenaient la même chose.

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