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#1 2026-03-09 19:20:01

Le Capitaine au Blaireau
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Vous reprendrez bien un peu de pâté de Foi ?

Le vent fait danser les fougères et les pins sur le col. Ici, un peu plus bas, il passe entre les chênes tortueux qui se serrent dans leurs bosquets. Il fait friser le lichen qui les recouvre, tendre lèpre vert pâle, et il froisse les feuilles mortes que l'hiver n'a pas su faire tomber.

C'est un vent du nord. Il amène des embruns salés. À cette distance dans les terres, c'est le seul signe de la présence du Grand Canal. On ne devine même plus la silhouette longue et glauque de ce grand serpent de mer, elle s'est perdue derrière de trop nombreux vallons. On ne voit pas non plus les navires du clan. Même en les cherchant on ne les verrait pas d'ici. Ils sont cachés dans les méandres d'un petit fleuve côtier, ce complice qui a permis aux guerriers de s'aventurer plus au sud d'une dizaine de lieues sans user leurs bottes.

Ce que d'ici l'on voit sans erreur possible, en revanche, ce sont les fumées du grand bourg qui peuple la plaine, à une demi-journée de marche à peine.
Un capitaine s'en inquiète.

« Eh, Vieux Toff, tu ne crois pas que c'est Epyss Troff, là-bas ?
-Mais non, ne t'inquiète pas, blaireau. »

Vieux Toff parle de l'animal que son camarade Korr Öna porte sur le casque, en trophée.

« Pardon, c'est une peau de renard des neiges.
-Arrête, Korr, on sait bien que c'est un blaireau que tu as peint en blanc.
-Ççça sse voit, les sssubterfuges comme sseux-là, tu ssssais. » ajoute Petit Toff, le frère de Vieux Toff (celui qu'on surnomme Crisse-Toff à cause de son défaut de prononciation). Tous les deux sont en train de déshabiller les corps de moines encore chauds pour s'assurer qu'ils ne cachent pas un peu d'or sur eux.

« Vous ne pensez pas que c'est un domaine d'Okord ?
-On a passé le Canal, on est en Osterlicht.
-Et pis tu conssstates bien qu'il n'y a que des podessszwites isssi.
-Oh ben dis donc, j'en avais jamais vu une aussi longue. Tu m'étonnes qu'il soit devenu moine, faut pas laisser ça en liberté ! »

Les Riches Toff ne sont pas devenus riches par hasard. C'est cette même conscience professionnelle acharnée du pillard, fils de pillard, qui anime les guerriers du clan tout autour. Au son des candélabres qui tombent et des coups de hache, les coffres s'ouvrent, les armoires en pin séculaire dégueulent leurs draps de lin, et les quelques richesses de ce lieu de paix sont saisies par des mains qui les chérissent déjà d'un amour brûlant. L'appât du gain fait son travail, ça crève les yeux.

« Il y a quand même des seigneurs d'Okord qui se sont installés de ce côté-ci, non ? »

Les Toff ne répondent pas.

« Vous savez où est Sköll ? »

Ils sont absorbés par leur tâche. Korr Öna s'apprête à partir. Une exclamation de Crisse-Toff le retient.

« Ah ! Je sssais.
-Oui ?
-Il est là !
-Où ça ?
-Il a de la poigne, ssse bâtard. Passse-moi ton sssurin, Vieux Toff. Tu-vas-lâ-chhhher-sssssaaaa, oui ? »

Crisse-Toff pousse un cri de victoire aigu quand il parvient à arracher le caducée au moine qui le serrait contre son cœur. Il jette au sol les doigts qu'il a dû découper, et range le minuscule trésor dans sa bourse. Korr Öna les laisse. Il sort, enjambant les cadavres des moines et les flaques de leur sang, avec ou sans robe de bure. Des hommes l'interpellent.

« Eh ! Tu ne pilles pas avec nous ?
-Je cherche Sköll. Vous savez où il est ? »

Ils ne savent pas.

« C'est un blaireau, sur tes épaules ?
-C'est un renard. Tu as vu Sköll ? »

Il n'a pas vu.

« Oh, un blaireau tout blanc ! Où est-ce que tu as trouvé ça ?
-Ce n'est pas un blaireau, c'est un renard. Tu as une idée d'où est Sköll ? »

Personne n'a idée.
Une pluie fine et froide tombe doucement. Partout alentour, sur ces arpents caillouteux que les moines ont élevés par leur patience en vergers ou en vignes, les guerriers coupent les arbres et mettent le feu à ce qui peut brûler, parce qu'ils le peuvent. Et Sköll n'est pas là.
Finalement, quelqu'un sait.

« Il est plus haut, dans les grottes là-haut. Il est parti avec sa femme et un des moines, et des gens avec des pioches.
-Sa femme ? Sainque est venue avec nous ?
-Ben oui. Tu ne l'avais pas vue ?
-C'est la première fois qu'elle vient en expédition avec nous. Qu'est-ce qu'elle fait là ?
-Ah, ça... Dis, je peux te poser une question ?
-Oui ?
-Pourquoi tu as une peau de blaireau sur les épaules ? »

Le capitaine s'en va sans répondre. Depuis qu'ils ont commencé leur affaire, le katadra sur la montagne d'en face sonne le tocsin à n'en plus finir. Ses échos doivent se répercuter dans la vallée, repris par les autres églises dont ces montagnes sont truffées. Du monde va venir à leur rencontre, c'est certain.

capita10.jpg

Dernière modification par Skoll (2026-03-14 14:50:24)


Sköll, fils de Kåtgram, petit-fils de Mūrj

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#2 2026-03-09 21:43:39

Siostry Aube-Claire
Inscription : 2017-08-01
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Re : Vous reprendrez bien un peu de pâté de Foi ?

Le vent descendait des hauteurs. Il glissait sur les crêtes pierreuses, pliait les herbes rases comme une mer grise, puis s’engouffrait dans les vallons où les pins noirs se serraient contre les rochers. Là, il faisait frissonner les branches et portait avec lui les odeurs de la terre humide… et celles, plus amères, de la fumée.

Les cloches des Katadras sonnaient depuis longtemps déjà. Leurs sons graves roulaient d’une montagne à l’autre, repris par d’autres clochers invisibles. Dans ces terres, chacun connaissait ce signal. On ne sonnait pas ainsi pour prier mais pour alerter.

Sur le chemin du col, une troupe montait à pas rapides. Fantassins, archers, quelques cavaliers. Des hommes tirés des garnisons Trof les plus proches. Leur capitaine leva la main.
- Halte.
Les hommes s’arrêtèrent. Devant eux, au-delà d’une ligne d’arbres, une fumée sombre montait lentement dans le ciel gris. Un archer plissa les yeux.
- C’est le monastère.
Un autre haussa les épaules.
- Ou ce qu’il en reste.
Schlank.
Quelque chose de métallique heurta le sol derrière eux.
Le soldat Ardek ramassa son casque avec résignation.
- Encore…

Il le remit sur sa tête.
- La fixation est cassée.
- On avait compris.
- Ça tient très bien quand je ne cours pas.
- Alors arrête de courir.

Ils reprirent la marche vers les vergers. Les arbres étaient couchés en travers des rangées. Certaines branches brûlaient encore. Le vent soulevait les cendres et les dispersait dans l’herbe.
Un fantassin murmura :
- Ils sont peut-être encore là.
Le capitaine observait les collines.
- Peut-être.
Schlank.
Le casque d’Ardek venait de tomber de nouveau.
- Par l'unique…
Il le ramassa, le secoua, le remit.
- Cette fois c’est bon.
- Tu dis ça à chaque fois.
Ils avancèrent encore de quelques pas.
Schlank.
- Non mais là c’est le vent.
- Bien sûr.
- C’est forcément le vent.
Le capitaine se retourna.
- Ardek.
- Oui capitaine ?
- Si ton casque tombe encore une fois, je le cloue sur ta tête.
- Oui capitaine.
Ils reprirent la marche.
Un cavalier arriva au galop depuis l’arrière de la colonne.
- Des traces vers le sud-est ! Beaucoup d’hommes ! Ils montent vers les collines !
Le capitaine hocha la tête.
- Les grottes, vite, allons y !
Ardek leva la main immédiatement.
- Capitaine ?!
- Quoi ?!
- Si on court... mon casque va tomber.
- Alors ne cours pas !
- Mais vous venez de dire ...
Schlank.
Le capitaine ferma les yeux une seconde.
- Ramasse-le.
Ardek ramassa le casque.
- Oui capitaine.
Les cloches continuaient de sonner dans les montagnes. Le capitaine regarda les traces qui s’éloignaient du monastère, vers les hauteurs.
- Archers devant !
Les hommes se mirent en mouvement.
- Fantassins derrière !
Ardek tentait de coincer son casque sous la jugulaire. La troupe avança d'une dizaine de pas.
Schlank.
Le capitaine secoua la tête, attrapa le casque et le jeta au loin.
- Parfait.
Il fixa Ardek.
- Avançons maintenant.
Les traces étaient fraîches et nombreuses.
Les hommes du domaine Trof montaient maintenant dans les collines avec une seule intention :
au mieux se débarrasser des pillards, au pire les repousser au-delà du domaine.
Schlank.
- Ardek !
- Oui capitaine ?!
- Ton casque !
- C'est pas mon casque, c'est mon épaulière !


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#3 2026-03-16 14:34:40

Siostry Aube-Claire
Inscription : 2017-08-01
Messages : 1 794

Re : Vous reprendrez bien un peu de pâté de Foi ?

Les montagnes au sud-est du domaine Trof n’étaient pas faites pour la guerre.
Elles étaient faites pour la patience. Pour les vergers que les moines avaient plantés pierre après pierre, pour les petits chemins de chèvres reliant les Katadras aux monastères isolés, pour les grottes fraîches où l’eau suintait des parois comme une respiration lente de la montagne.
Mais ce jour-là, sept mille guerriers s’y faisaient face de part et d'autre.

La compagnie Trof avançait vers les hauteurs, serrée dans les pentes étroites. Les archers progressaient par lignes brisées entre les rochers, les fantassins couvraient les flancs et quelques cavaliers attendaient dans les replats, prêts à fondre là où l’ordre tomberait. Devant eux s’élevaient les collines creusées de grottes.
Et quelque part dans ces replis de pierre se tenaient les pillards.

Le capitaine Rathen Dravik observait les hauteurs.
Dravik n’était pas un homme patient. Fils d’un petit officier mort sans gloire, il avait passé sa vie à gravir les échelons à force d’obstination. Cette bataille était la première où il commandait un détachement aussi important.
Et il avait pris sa décision avant même de quitter la garnison : Il repousserait les pillards avant que les renforts n’arrivent.
Une victoire rapide, nette, et son nom ne serait plus seulement connu dans les registres des garnisons. Il serait connu au Conseil.

Derrière lui, un fantassin rajustait pour la troisième fois son épaulière.
Schlank.
La pièce d’acier venait de tomber sur les pierres.
Le soldat Ardek soupira, la ramassa et la remit en place.

- Elle tenait pourtant.
- Elle tient quand tu ne bouges pas, répondit un archer.
- C’est un équipement de parade ?
- C’est un équipement qui te déteste.

Ardek grogna et resserra la lanière.

- Voilà.

Ils avancèrent encore de quelques pas dans la pente. Le premier cri arriva presque en même temps que les flèches.
Elles surgirent des fourrés, des ouvertures de grottes, des replis de la falaise. La hauteur donnait aux archers adverses une précision redoutable.
Trois hommes tombèrent avant même que les archers Trof n’aient levé leurs arcs.

- À couvert ! cria Dravik.

Les boucliers se levèrent, les lignes se brisèrent pour chercher la protection des rochers. Mais les flèches continuaient de pleuvoir.

- Repli !

L’ordre fut donné calmement, mais personne ne se trompa sur sa signification. La compagnie recula vers les pentes inférieures pour reformer ses lignes.

Derrière eux, les cornes adverses sonnèrent. Et bientôt, un grondement monta dans la gorge.
Plus de deux cents cavaliers débouchèrent du chemin supérieur, descendant en masse vers la colonne qui se retirait.

- Parfait, murmura Dravik.

Il leva la main. Dans la gorge les fantassins se dispersèrent entre les rochers, les archers grimpèrent sur les rebords de la faille. Lorsque les cavaliers s’y engagèrent, la gorge étroite devint un piège.
Les flèches tombèrent d’en haut.
Les lances surgirent des côtés.
Les chevaux paniquèrent dans l’espace trop serré.
Le combat fut bref et brutal.

Quand le silence revint, les pierres de la gorge étaient couvertes d’hommes et de montures immobiles.
Ardek observa la scène.

- C’était bien pensé.
Schlank.

Son épaulière tomba encore. Un archer éclata de rire.

- Elle veut rester ici, celle-là.

Ardek la ramassa en grognant.

- Si elle tombe encore, je la laisse.

Dravik n’écoutait déjà plus. Ses yeux étaient tournés vers les grottes. C’était là que se trouvait le cœur de la position ennemie.

Il convoqua les conseillers qui connaissaient ces montagnes : deux anciens guides, un frère convers du Katadra voisin, et un sergent qui avait patrouillé ces pentes pendant dix ans. Ils s’assirent sur des pierres plates pendant que les hommes reformaient les lignes.

La discussion dura à peine une heure. Les guides dessinèrent les chemins avec des cailloux. Les sergents parlèrent des pentes invisibles derrière les crêtes. Le moine expliqua où les grottes communiquaient entre elles. Quand le soleil commença à descendre, la décision fut prise.

- L’armée principale contournera la crête.
Les officiers acquiescèrent.
- Les petits groupes resteront ici. Harcèlement, escarmouches, bruit. Ils occuperont les archers dans les grottes.
Un sergent hocha la tête.
- Et ensuite ?

Dravik regarda la montagne.

- Ensuite, quand ils regarderont tous de ce côté…
Il désigna les grottes.
- Nous frapperons au cœur.
Un silence suivit.
- Avec tout ce que nous avons.

Ardek, qui tentait de refixer son épaulière, leva la tête.
- Même sous leurs flèches ?
Dravik sourit légèrement.
- Surtout sous leurs flèches.
Ardek hocha la tête.
- Bon.
Il se releva.
- Alors il faudrait que ça tienne cette fois.
Schlank.

Même Dravik laissa échapper un rire bref. Puis il remit son casque.
- En route.

Dans les montagnes, les cloches des Katadras sonnaient toujours.
Et dans l’ombre des grottes, la bataille ne faisait que commencer.


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