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Perrin d'Ambrelune.
C'est le nom qu'il s'était donné sur la route, quelque part entre le Pic et le premier col, quand il avait compris que Perrin tout court ne ferait plus manger personne. Au Pic de Peyresang, on ne payait plus les arts de rue depuis que la Siostry Vespasia était morte et que les Mayer avaient encore levé le camp. On reconstruisait des murs. On ne reconstruisait pas les ménestrels.
Alors il avait pris le nord, vers la Cité de Jade infinie, direction les neiges éternelles, parce qu'une marquise y réclamait du divertissement et qu'une marquise qui réclame, c'est une bourse qui s'ouvre.
Il avait mis quarante et un jours. Il lui restait trois sols, une vielle dont deux cordes avaient claqué au troisième col, et l'idée très nette qu'on ne se présente pas à un logis de Marquise sans avoir d'abord éprouvé son ouvrage ailleurs.
Premier soir. L'Ours Repu.
Tu joues, tu manges, dit le tavernier sans lever les yeux de son billot. Tu joues mal, tu manges quand même. On n'est pas des sauvages.
La salle était pleine à craquer et grasse de chaleur. Quarante bouches, peut-être cinquante, et sur les tables des quartiers de mouton qui fumaient encore, des cruches de bière épaisse, des mains qui déchiraient le pain sans le couper. Perrin s'installa sur le billot du fond, accorda ce qui lui restait de cordes, et attendit.
Il attendit le silence.
Chez lui, le silence venait. On posait la vielle sur le genou, on levait l'archet, et la salle baissait d'un ton, puis de deux, puis se taisait. C'était la moitié du métier. L'autre moitié, c'était de mériter ce silence.
Ici, rien ne descendit.
Il entama tout de même le Lai de la Dame d'Alte, sa plus belle pièce, celle qu'un comte lui avait fait redire trois fois. Douze couplets, une mélodie qui monte par degrés jusqu'à se briser au dernier vers. Il fallait l'écouter en entier ou pas du tout.
Au quatrième couplet, une table réclama de la bière. Au sixième, deux hommes se levèrent pour mimer une chasse à l'ours, et les rires couvrirent le passage le plus délicat. Au huitième, il joua plus fort. La salle monta d'autant. Au dixième, il comprit que ce n'était pas une lutte, parce qu'une lutte suppose un adversaire, et que personne ici ne se battait contre lui. Ils mangeaient. Ils étaient heureux. Il était un bruit de plus dans une pièce où les bruits étaient bienvenus.
Il finit les douze couplets. On lui devait bien ça.
Quand il posa l'archet, il avait devant lui un banc vide, deux chiens roux qui se disputaient un os, et le vent qui sifflait sous la porte. Le tavernier lui servit une écuelle de soupe brûlante et lui tapa l'épaule avec une franchise qui faisait mal.
C'était joli. Reviens quand tu veux.
Il dormit à l'écurie, contre le flanc d'une jument, et ne trouva rien à écrire sur son carnet.
Deuxième soir. La Cuillère de Corne.
Il avait corrigé. Il n'était pas sot. Plus court, quatre couplets au lieu de douze, l'archet plus mordant, la voix poussée dans le ventre. On ne le noierait pas deux fois.
Il monta sur un tonneau, frappa trois fois le bois du talon pour annoncer, et lança le premier vers.
La salle se tut.
Elle se tut d'un coup, entièrement, comme on souffle une chandelle. Les mâchoires s'arrêtèrent. Une femme retint la cruche qu'elle penchait. Un gamin fut sorti de la pièce par le col, sans un mot, parce qu'il avait toussé.
Perrin sentit son cœur cogner. Voilà. C'était venu. Il avait trouvé la mesure, le nord était une salle comme les autres, il suffisait d'être meilleur.
Il chanta ses quatre couplets dans un silence de crypte. Il les chanta bien. Il fit la rupture du dernier vers avec cette hésitation d'un demi-souffle qu'il travaillait depuis ses vingt ans, celle qui arrache un soupir aux dames de Peyresang.
Puis ce fut fini.
Rien. Pas un applaudissement, pas un cri, pas un jet de pièce. Les mâchoires reprirent. La femme acheva de verser sa cruche. Deux hommes rattrapèrent au mot près la conversation qu'ils avaient interrompue, une histoire de bornage de pâture, et le gamin rentra en claquant la porte.
Un vieux se pencha vers lui et lui remplit son gobelet avec beaucoup de douceur.
On t'a laissé aller jusqu'au bout, dit-il, et il le dit comme on annonce une bonne nouvelle.
Perrin mit la nuit entière à comprendre. Ils ne l'avaient pas écouté. Ils s'étaient tus. Ce n'est pas la même chose. Le silence, ici, n'était pas de l'attention, c'était de la politesse, la même qu'on accorde à un étranger qui parle mal la langue et qu'on laisse finir sa phrase par égard. Le premier soir, on l'avait ignoré. Le deuxième, on l'avait ménagé.
Sur son carnet, à la chandelle, il écrivit une seule ligne : ils sont bons, et c'est insupportable.
Troisième soir. Le Bec de Givre.
Il arriva avec de la colère froide et un plan. Puisqu'ils voulaient du leur, ils auraient du leur. Il avait passé la journée à traîner aux étals, à mendier des bribes, et il avait monté à la hâte un récit de chasse, une affaire d'ours et de neige et de lance brisée, avec ce qu'il croyait être leur tournure.
Il tint trois strophes.
À la troisième, une voix partit du fond, un vieux à barbe jaune qui n'avait même pas reposé son couteau, et qui entonna autre chose. Pas contre lui. À côté de lui. Un chant du pays, lent, lourd, qui tombait sur le poing frappé de la table, et que la salle reprit en chœur à la deuxième mesure, comme un seul homme, y compris le tavernier, y compris les servantes, y compris deux gosses qui ne savaient pas les mots et braillaient les voyelles.
Perrin resta là, archet en l'air, à jouer par-dessus une chanson dont il ignorait tout, cherchant le ton, le trouvant une mesure trop tard, le perdant aussitôt. Quarante voix qui savent. Une vielle qui devine. Il n'avait jamais été aussi seul dans une pièce aussi pleine.
Alors quelque chose lâcha.
Il ne réfléchit pas, et c'est la seule chose dont il fut fier plus tard. Il attaqua le Lai de la Dame d'Alte, sa pièce sacrée, celle qu'on écoute assis. Mais il le prit trois fois trop vite, l'archet en scie, sans une once de nuance, et il abattit sa botte sur le banc à chaque temps fort. Un, deux. Un, deux. Le lai le plus délicat du Pic de Peyresang, réduit à trois notes et un talon.
Il n'avait pas changé un mot. La dame mourait toujours d'attendre. Simplement, elle en mourait à la cadence d'une chanson à boire.
À la deuxième reprise, une table frappait avec lui. À la troisième, la salle entière. Au quatrième tour, ils avaient inventé un refrain sur les deux syllabes qu'ils comprenaient et le hurlaient à contretemps en levant les cruches. Le vieux à barbe jaune riait en se tenant les côtes.
On mit à Perrin un gigot dans les mains, une cruche dans l'autre, des pièces plein le chapeau, et quatre hommes l'emportèrent sur leurs épaules jusqu'à la porte en beuglant sa dame.
Il eut son triomphe. Il l'eut plein et entier, celui qu'il attendait depuis quarante et un jours de route, et il fut incapable de le reconnaître.
Vingt ans. Vingt ans à travailler la main gauche jusqu'à ce que les doigts saignent, à mendier auprès des vieux maîtres la manière exacte jouer. Vingt ans pour finir en beuglant trois notes et en tapant du pied comme un ivrogne, et pour que ce soit ça, précisément ça, qui marche.
Il traversa la place à la nuit, les poches lourdes pour la première fois depuis le Pic de Peyresang, avec l'envie de vomir.
La haute ville se découpait au-dessus des toits, noire sur la neige. À la tour du logis de la Marquise, tout en haut, il crut voir une lueur bouger derrière une meurtrière, et une forme peut-être, une silhouette debout, très droite, qui aurait regardé vers la basse ville et le vacarme qui en sortait. Cela dura ce que dure un battement de cil. Ce n'était probablement qu'une chandelle qu'on portait d'une pièce à l'autre.
Demain, il se présenterait au château.

Lancelin Falkenberg von Mayer et toute sa clique (Aldric "Main-de-Sixte" Ravenswood et autres joyeux lurons)
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