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Ce que la caisse a vu
Il manque un nœud dans la troisième planche de ma face nord. Le bois l'a lâché avant même qu'on me cloue, et l'homme qui m'a assemblée n'a pas jugé utile d'en faire un drame. C'est par ce trou rond, gros comme un pouce d'enfant, que j'ai vu tout ce que j'ai vu. Le reste du temps, je suis noire au-dedans et j'écoute.
La route a commencé mal. Les ornières se suivaient sans logique, et à chaque creux le plateau de la charrette me jetait contre ma voisine de gauche, une caisse ancienne, lourde, cerclée de fer, qui ne bougeait pour ainsi dire pas et contre laquelle je me cognais toujours du même angle. Au bout d'une demi-journée, cet angle-là était devenu mou. Je perdais du bois. Personne ne s'en souciait.
Le charretier, lui, parlait tout le temps. Sa voix venait de devant, par-dessus le grincement de l'essieu, et elle avait une manière de finir les mots qui ressemblait à un coup de hache. Il n'attendait de réponse de personne, ni de ses bêtes, ni de nous.
Ruszaj, ty przeklęta szkapo ! Avance, sale carne.
Puis, plus bas, pour lui seul :
Jeszcze dwa dni. Dwa dni i koniec. Encore deux jours. Deux jours et c'est fini.
Je ne savais pas ce que je contenais. Je ne l'ai jamais su. On m'avait remplie dans un hangar sombre, on m'avait clouée, et le poids que je portais ne m'apprenait rien : c'était dense, ça ne roulait pas, ça ne sonnait pas. Je supposais que c'était important. Toute cette peine, ces bêtes, ces jurons, cette route défoncée, tout cela pour moi. On se console comme on peut quand on est en sapin.
Le chemin s'est mis à monter. L'inclinaison a duré longtemps, si longtemps que j'ai glissé vers l'arrière et que j'ai fini contre la ridelle, coincée, presque tranquille. L'air est devenu froid. Mes planches se sont resserrées les unes contre les autres et j'ai senti mes clous mordre. Par le trou, je ne voyais que de la pierre grise qui défilait, et parfois du ciel.
Ensuite nous sommes redescendus, et une odeur est entrée. Lourde, mouillée, un peu sale. Elle ne ressemblait à aucune terre.
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Le vacarme est arrivé d'un coup, comme si quelqu'un avait ouvert une porte. Des roues, des cris, du bois traîné sur de la pierre, des chaînes, et par-dessous, tout le temps, un clapotis épais qui ne s'arrêtait jamais. La charrette s'est immobilisée et j'ai compris une chose désagréable : tout le monde bougeait, sauf moi.
Par mon nœud, j'apercevais des jambes. Beaucoup de jambes. Des bottes de cuir usé, des pieds nus, des sabots, des chariots qui passaient dans les deux sens. Plus loin, des masses sombres et hautes se balançaient doucement, avec des mâts qui rayaient le ciel.
Deux hommes se sont approchés. Ils portaient les mêmes vestes courtes, la même ceinture large, et ils parlaient la langue d'ici, celle qui traîne sur les voyelles. Le charretier a sauté à terre et sa voix de hache s'est mêlée à la leur.
Trente-deux, et pas une de moins, disait l'un. Compte toi-même si tu ne me crois pas.
Wszystko policzone, a répondu le charretier. Tout est compté. Compté deux fois. Une fois au départ, une fois au col.
Le col vous rend tous méfiants, a ri l'autre. Peyresang n'a jamais perdu une caisse.
Peyresang n'a jamais rien perdu parce que Peyresang ne regarde jamais dedans.
Ils ont ri tous les trois. J'ai trouvé cela rassurant, à l'époque.
C'est là qu'un quatrième est arrivé, et le rire s'est arrêté.
Je ne l'ai pas vu venir, je l'ai entendu. Chacun de ses pas sonnait deux fois : le pied, puis quelque chose de dur qui retombait un instant après. Le bruit approchait sans se presser, et à mesure qu'il approchait, les trois voix baissaient. Quand il a été là, elles s'étaient tues.
Par mon trou, je n'ai vu que le bas de lui : du métal aux jambes, du métal aux pieds, et une main gantée qui descendait dans mon champ. Cette main tenait un feuillet plié en trois. Sur le pli, un rond de cire dure, rouge comme une brûlure.
Un des deux hommes du port l'a pris. Il ne l'a pas ouvert. Il l'a glissé sous sa veste et il a tapoté sa poitrine, deux fois, du plat de la main.
Le métal est reparti. Les voix sont revenues, mais moins fortes qu'avant.

Puis on m'a soulevée, et j'ai trouvé que les choses s'étaient enchaînées dans un ordre étrange : d'abord on avait parlé fort, ensuite on avait parlé bas, ensuite on m'avait prise.
La descente dans le ventre du bateau a été la pire chose de ma vie. On m'a fait passer par une ouverture, une corde s'est tendue, et pendant un temps qui m'a paru très long je n'ai plus rien touché du tout. Une caisse qui ne touche rien, ce n'est plus une caisse, c'est un objet qui tombe lentement.
En bas, on m'a posée, puis on en a posé une autre sur moi, et une autre encore. J'ai appris ce jour-là ce que pèse la marchandise d'autrui.
Ma voisine de la charrette, la vieille cerclée de fer, est descendue après moi. Elle s'est fendue en arrivant. Un craquement sec, un seul, et puis des voix, et on l'a remontée. Elle n'est pas redescendue.
Ostrożnie ! To nie kamienie ! a crié le charretier depuis le quai. Doucement ! Ce ne sont pas des pierres !
Personne ne lui a répondu. Il n'était plus chez lui.
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Nous sommes partis au petit matin, et pendant deux jours l'eau n'a plus cessé.
On appelle cela un canal. J'ai entendu le mot vingt fois, jeté d'un bord à l'autre du pont, et je n'ai jamais réussi à le faire tenir avec ce que je sentais. Un canal, cela devrait avoir deux rives. Celui-là, quand nous avons quitté la côte, n'en avait plus qu'une, puis plus aucune. Le bateau était à fond plat, fait pour des eaux calmes, et il tapait pourtant contre des vagues qui n'avaient rien de calme. Je crois que les hommes ont donné à cette étendue un nom trop petit pour elle, et qu'ils continuent par habitude.
La cale était ouverte sur le ciel. Le soleil est tombé droit sur mon couvercle et il ne m'a plus lâchée. Le bois s'est dilaté, mes clous ont commencé à jouer dans leurs trous, et une eau salée m'a séché sur le dessus en laissant une croûte blanche qui grattait. J'ai vieilli plus en deux jours qu'en tout le reste de mon existence.
J'ai fini par reconnaître les hommes à leurs pas. Il y en avait un qui traînait le pied gauche. C'est lui qui, au premier soleil, s'est accroupi près de la coursive, à portée de mon nœud, et qui a sorti le feuillet plié.
Il ne l'a pas ouvert. Il l'a tenu à bout de bras, il l'a regardé comme on regarde un chien qu'on n'a pas choisi, et il l'a rangé. J'ai vu que la cire avait coulé sur le bord du pli. Elle avait fondu au soleil et repris, et le rond n'était plus rond.
La deuxième nuit, ils ont été deux à s'accroupir là. Ils chuchotaient, et le fleuve, car ce n'était plus la même eau depuis le matin, elle sentait la vase et non plus le sel, le fleuve couvrait la moitié de leurs mots. Je n'ai pas compris ce qu'ils disaient. J'ai seulement entendu que l'un montait le ton et que l'autre le rabattait, trois fois de suite. À la fin, il y a eu un silence, et le bruit du feuillet qui rentrait sous une veste.
Je ne sais pas lequel des deux avait gagné. Je ne le saurai jamais. C'est le genre de chose qu'on n'apprend pas, quand on est une caisse.
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Le port de Lanchois nous a pris au vacarme, comme Peyresang, mais avec d'autres bouches. Les voyelles ici étaient plus rondes, les ordres plus courts. On m'a hissée hors de la cale, et pour la première fois depuis le hangar où l'on m'a clouée, on m'a posée à même le sol, seule, rien au-dessus de moi.
Mon nœud donnait sur toute la longueur du quai.
Un homme attendait. Il portait un manteau qui lui tombait aux bottes et il n'avait pas l'air pressé, ce qui, sur un quai, se remarque tout de suite. Le marin au pied gauche est allé vers lui, a sorti le feuillet, l'a tendu.
L'homme a fait sauter la cire d'un coup de pouce. Il a déplié.
Le vent l'a plaqué contre le papier et le papier s'est retourné vers moi, à contre-jour, dressé une seconde entre le soleil et mon trou. En haut, il y avait une ligne de formes noires plus épaisses que toutes les autres, plus grasses, plus lentes, quatre paquets de signes séparés par du vide, posés là comme on pose une pierre de seuil.
Accord des Cités Sœurs
Je ne sais pas lire. Je suis en sapin. Mais j'ai vu ces mots aussi nettement que j'avais vu la cire fondre, et je les ai gardés, parce que c'est tout ce qu'une caisse peut faire : garder.
L'homme au manteau a parcouru le reste très vite. Il n'a rien dit. Il a replié, il a rangé, et il a lancé trois mots par-dessus son épaule.
On m'a chargée sur une charrette. Un essieu a grincé, exactement comme le premier. Une roue est entrée dans une ornière et j'ai basculé contre ma nouvelle voisine, du même angle mou que j'avais laissé sur la route de Peyresang.
Personne, jamais, n'a ouvert mon couvercle. Personne ne m'a dit où j'allais. J'ai fait deux royaumes, un col et une eau trop grande pour son nom, et pendant tout ce temps j'ai cru que c'était pour moi.
C'était pour un morceau de papier qui tenait dans une poche et qui pesait moins qu'un de mes clous.

Lancelin Falkenberg von Mayer et toute sa clique (Aldric "Main-de-Sixte" Ravenswood et autres joyeux lurons)
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