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Les temps avaient passés . Des invasions avaient eu lieu et avaient été repoussées . Des seigneurs s'était révoltés contre la couronne , d'autres avaient trahis , la plupart avait défendu le royaume . Le peuple avait grondé , de nombreux troubles , graves et moins graves , s'étaient produits . Les Rois s'étaient succédés , avec plus ou moins de bonheur , ou plus ou moins de malheur , pour le royaume .
Le royaume . Okord ! Il était toujours là , en dépit de toutes les menaces et troubles . Coupé désormais en deux par la rébellion , très affaibli , mais toujours là .
Aguilar de Vivesource avait vu tout cela , il était souvent intervenu dans ces évènements . Il avait vu , depuis son accession au rang de seigneur , que le royaume s'était beaucoup agrandi , à l'ouest , au sud et à l'est . Après que les okordiens unis aient repoussé plusieurs invasions étrangères , il avait connu la période où Okord s'était beaucoup assagi et civilisé , pour le bien des populations et des seigneurs . A cette époque , finies les attaques déséquilibrées , l'écrasement des faibles par les plus forts , la domination par la force , le code de chevalerie était alors largement respecté et ne souffrait plus guère que de quelques entorses bénignes .
Aguilar avait constaté ces progrès avec plaisir et s'était réjouis de ces évolutions qui avaient été bénéfiques au royaume et qui correspondaient à ses valeurs . Il lui avait semblé que la route avait été rude et longue , mais que cela n'avait pas été inutile . Il avait cru à cette époque à un Okord d'honneur et de noblesse .
Jusqu'à ce que la rébellion vangare n'éclate et ne balaye toutes ces valeurs , plongeant le royaume dans les pires excès et avanies et finissant par en entrainer la scission , puis la décadence .
Alors , à la demande des druides , Aguilar était parti en croisade par les routes du royaume pour porter le message des dieux aux hommes , pour les rappeler au devoir d'honorer les dieux et de respecter les lois naturelles qu'ils avaient établis , afin d'apaiser Botia pour qu'elle demande au dieu Grac'el Gra de refroidir le soleil pour que les pluies reviennent fertiliser les champs et que l'eau des rivières soit moins chaude afin que les poissons reviennent . Quelques hommes l'avaient écouté avec attention , la plupart ne l'avaient écouté que d'une oreille distraite . Les plus craintifs étaient allés le soir au temple faire des offrandes , oubliant dès le lendemain leurs craintes . Les autres avaient oublié le message d'Aguilar dès le soir même .
Et à son retour , il avait apprit la disparition de l'illustre maison Troff , qui avait tant fait pour Okord et sa défense depuis tant de temps . Il venait d'apprendre aussi la mort de son amie de toujours , Siostry Vespasia . Deux nouvelles dont on ne se remet jamais vraiment .
Cette histoire mouvementée du royaume et les désillusions qu'elle avait apportées , en plus des pertes affectives qu'il vivait , avaient usé Aguilar . Et le temps passant n'avait pas fait son œuvre que sur Okord . Aguilar aussi avait vieilli , et sur lui comme sur le royaume , l'œuvre du temps ressemblait aujourd'hui plus à des outrages qu'à une évolution . Le seigneur de Vivesource était devenu un vieil homme à la chevelure blanche , quoiqu'encore en bonne santé et portant toujours bien . Mais Aguilar voyait bien que ses forces faiblissaient chaque jour un peu plus , et surtout il sentait que ses forces mentales commençaient elles aussi à décliner . La mémoire lui jouait des tours , il était anormalement distrait parfois et peinait à se concentrer pour réfléchir efficacement . Il devenait de plus en plus contemplatif et peinait à s'intéresser à la chose politique . Aussi Aguilar murissait il depuis quelques temps la nécessité pour son domaine de sa succession .
Aguilar n'avait jamais songé à transmettre son domaine à l'un de ses descendants ou parents . De toutes façons , il n'avait pas eu d'enfant . Sa succession ne serait pas héréditaire et ce n'est donc pas un héritier portant son nom de famille qui lui succèderait à la tête de son domaine . Aguilar avait pensé plutôt transmettre son domaine à un héritier partageant les mêmes valeurs que lui , à son héritier par les valeurs plutôt qu'à son héritier par la filiation . A un fils spirituel plutôt qu'à un fils par le sang .
Et de la même manière que le nom de famille symbolise la filiation par le sang , Aguilar avait imaginé que ce serait son prénom qui symboliserait la filiation spirituelle de son successeur . Ainsi lors de la cérémonie de transmission de son titre , le successeur choisi par Aguilar adopterait également son prénom pour le reste de ses jours , marquant ainsi son adhésion aux valeurs d'Aguilar de Vivesource . Et ce prénom , Aguilar , transmis au fil du temps de successeur en successeur , deviendrait alors une véritable lignée spirituelle , signe de l'adhésion de ses détenteurs à certaines valeurs , pour le temps que cette lignée ne s'éteindrait pas .
Une lignée spirituelle symbolisée par le prénom , plutôt qu'une lignée héréditaire symbolisée par le nom de famille .
C'est dans ce but qu'Aguilar s'était , depuis quelques années , rapproché de l'université d'Alezan ainsi que de son académie militaire . Il y avait repéré quelques jeunes quidams des deux sexes et de tous milieux qui se distinguaient par leurs qualités . Il en avait formé une classe spéciale dont les formations avaient été particulièrement soignées et il avait noué avec chacun de ces élèves des relations personnelles afin de parfaitement les connaitre et de leur transmettre ses valeurs et ce que la vie lui avait enseigné , tant sur le plan personnel que pour la gestion d'un domaine seigneurial .
De cette longue préparation , Aguilar était parvenu à un choix sur son successeur . Le temps ne tarderait plus de se mettre en retrait .
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Le jeune étudiant Arnauld Lautrec avait laissé sur son pupitre de la bibliothèque d'Alezan , ouvert sur la page qui l'intéressait , le volume II de l'histoire officielle du royaume d'Okord . Il comptait en reprendre la lecture dès son entretien avec le seigneur de Vivesource terminé . Aguilar venait en effet de le faire mander sans tarder à son bureau .
Aguilar avait fait entrer l'étudiant et l'avait fait assoir . Il lui avait alors expliqué longuement la façon dont il avait décidé de transmettre son domaine , par une filiation spirituelle symbolisée par son prénom , plutôt que par une filiation héréditaire symbolisée par son nom . L'étudiant avait écouté sans mot dire puisqu'on ne lui demandait rien , son visage marquant parfois la surprise , l'intérêt ou l'acquiescement .
Puis après un court silence , Aguilar prit une grande respiration et sans un mot inutile , alla directement au cœur de son propos :
-"Monsieur Arnauld Lautrec , j'ai décidé que vous seriez , si vous l'acceptez , mon successeur à la tête de mon domaine . Ma décision a été murement réfléchie de longue date , et j'ai maintenant acquis une confiance aveugle en votre personne et en vos qualités pour me succéder dignement et défendre les valeurs qui sont les miennes" .
Aguilar , d'habitude assez expressif , était demeuré raide et affectait de ne manifester aucune émotion particulière afin de masquer son propre trouble . Le sieur Lautrec , par contre , avait reçu la proposition de son maitre , faite si directement et si simplement , comme le choc de la lance adverse lors d'un tournoi de chevalerie . Il était resté muet de stupeur , ses yeux s'étaient écarquillés , son visage s'était empourpré , il peinait à respirer et sa bouche s'était ouverte et refermée plusieurs fois comme s'il allait parler , mais aucun son n'en était sorti .
Voyant le trouble qui s'emparait de son jeune interlocuteur , Aguilar vint à son secours , il leva une main comme pour arrêter une réponse qui en fait ne venait pas , et reprit :
- Ne me répondez pas maintenant , Sire Lautrec , je souhaite que vous réserviez votre réponse pendant 15 jours , le temps de bien y réfléchir et de me poser toutes questions que vous jugerez nécessaires . Passé ce délai , vous me donnerez votre réponse définitive afin que je puisse prendre les dispositions qui s'imposeront , quelles qu'elles soient .
Et à son interlocuteur médusé , qui n'avait pu articuler aucune parole ni réagir autrement que par des borborygmes étouffés , des roulements d'yeux écarquillés et des soufflements nerveux , il avait indiqué la sortie de la main .
- Merci , monsieur Lautrec , vous pouvez aller .
Arnauld Lautrec était sorti du bureau d'Aguilar comme un automate , assommé par l'annonce qui venait de lui être faite . Il avait repris peu à peu ses esprit en regagnant la bibliothèque . Il s'en voulait déjà fortement d'être resté muet comme les carpes du Grand Canal . "Quel idiot ! Quel triple idiot ! Je ne suis pas à la hauteur . J'ai du faire une impression désastreuse , le seigneur changera surement d'avis sur mon compte désormais . D'ailleurs , il a été bien froid , par rapport à son habitude" . Il en serrait les poings de rage contre lui même et en aurait presque versé une larme . "Tant pis ! Il faudra bien que j'assume ma bêtise , de toutes façons , je ne puis me montrer autrement que comme je suis réellement" .
Dernière modification par Max (2026-08-17 23:38:27)
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Le délai de 15 jours fixé par Aguilar pour que Arnauld Lautrec donne sa réponse était maintenant écoulé . Le jeune homme s'était parfaitement repris au cours de cette quinzaine et avait patiemment pesé tous les aspects de la proposition de son maitre . Il était arrivé à une décision . Et pour la première fois , à l'heure même où le délai s'achevait , c'est lui qui demanda audience à son maitre sans attendre d'être convoqué par lui .
Aguilar le fit entrer et assoir .
- Je vous écoute , monsieur Lautrec .
- Mon maitre , le délai que vous m'aviez fixé pour réfléchir à votre proposition de vous succéder est écoulé . J'ai réfléchi de moultes et moultes manières , parfois j'ai cru avoir une réponse , et l'instant d'après j'étais assailli de doutes . J'ai fini par conclure que je ne pouvais avoir de meilleur conseil que le votre , que je ne pourrais prendre de meilleure décision que celle que vous avez vous même prise .
Aguilar restait impassible , Arnauld repris son souffle .
- J'ai donc choisi de m'en remettre à votre sagesse , à votre choix . Vous m'avez choisi pour vous succéder , je ne me sens pas le droit de juger votre décision . Je m'en remet à vous et j'accepte donc de vous succéder , si toutefois telle est toujours votre volonté .
Le temps s'était arrêté . On sentait les deux hommes envahis par l'émotion , mais aucun d'eux n'osait bouger ou prononcer un mot de peur de se laisser submerger par les sentiments . Dans ce temps suspendu , ce fut Arnauld qui , ayant comprit que son maitre n'avait pas changé d'avis , trouva l'énergie d'ajouter :
- Mon grand doux seigneur , il m'est impossible de trouver les mots qui puissent en cet instant rendre compte de la gratitude que je ressens et de l'honneur que vous me faites . Le trouble qui est le mien et les sentiments qui m'attachent à vous sont si grands . Mais je crois que vous êtes homme à sentir cela et à comprendre au delà des paroles . Ainsi je dirais seulement que ma fidélité à votre personne et à vos valeurs sera absolue et jusqu'à ma mort . Je ferais du mieux que je le puisse pour vous succéder dignement et faire honneur à votre prénom que je porterais haut toute ma vie .
Aguilar se leva , s'approcha du jeune homme qui s'était levé aussi , et l'étreignit fraternellement .
- Qu'il en soit ainsi .... jeune Aguilar .
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Conformément à ses gouts , Aguilar avait préparé pour sa succession une cérémonie solennelle mais sans ostentation ni apparats excessifs . La cérémonie se déroulerait dans la chapelle principale du "Temple de Seir'a Neir et de Cerdo", non loin d'Alezan Bonvent , capitale du domaine de Vivesource . La chapelle n'avait pas été décorée de façon particulière , l'important n'était pas là . Par contre , tout ce que le domaine comptait de notables , de nobles ou de personnes de renom serait présent .
Le peuple , lui , serait massé aux portes du temple et attendrait la fin de la cérémonie pour acclamer son nouveau seigneur et l'accompagner avec tous ces nobles jusqu'à la place du marché d'Alezan où l'évènement serait fêté , de façon populaire , nobles et manants tous réunis . Depuis des jours et des semaines , par tout le domaine , on préparait cette fête qui , elle , avait fait l'objet de préparations et de dépenses poussées .
Exceptionnellement , les denrées les plus exotiques étaient arrivées d'un peu partout , à commencer par le très apprécié maïs soufflé du domaine de Kaamlot , que le vicomte Mordread avait bien voulu envoyer en quantités importantes pour l'occasion . Les salades et carottes des neiges éternelles qui accompagnaient si bien les rôtis de "bêtes à longues ore ... de bêtes du même endroit" (chut , surtout n'en dites rien !) , les tastevins renommés d'Okord et certains même venant de l'étranger , les pattes de cigognes confites de Ressyne , les pommes cuites à la graisse d'ours d'Osterlicht , les fromages de lamas , pochés au vin doux , des montagnes de déomul , les figues au miel d'orchidées du sud du monde connu , etc ... Sans oublier bien sur les spécialités locales , essentiellement à base de produits du Grand Canal , dans cette île dessinée par son cours . Anguilles grasses frites aux herbes aromatiques , caviar d'esturgeon fumé au bois de hêtre , carpes impériales au thym , saumon à l'aneth , fritures variées (ablettes , goujons , etc ...) , brochet au beurre salé , barbeaux marinés au vin blanc et à l'ail , etc ...
Pour une fois , tous ces délices plus ou moins couteux seraient préparés et servis un peu partout dans le domaine le jour et le lendemain de la cérémonie . Afin que tout le peuple puisse se réjouir de l'évènement . Il avait été prévu que les festivités auraient lieu à Alezan le jour de la succession , et que le nouveau seigneur se rendrait le lendemain dans chaque village du domaine pour s'y présenter et y lancer personnellement les festivités .
le jour de la cérémonie venu , Aguilar , qui n'était vêtu que de sa tenue d'apparat habituelle , celle qu'il revêtait tous les jours à l'époque où il se rendait encore en Salle du Trône , alla rejoindre le sieur Lautrec et les officiants druides dans le temple de Seir'a Neir et de Cerdo . Conformément à la coutume , le futur maitre du domaine avait passé la nuit en prière dans ce temple en compagnie des officiants . Puis au matin , il avait procédé au bain purificateur rituel dans les eaux pures d'une source sacrée de Botia , non loin du temple . Il avait pu dès lors revêtir la tunique blanche immaculée , symbole de sa pureté , pour se rendre à la cérémonie finale de l'adoume ... , de l'aboude ... , de l'amou ... ... de l'a-dou-be-ment !
Aguilar avait pris place , debout , devant l'autel de Seir'a Neir . Le druide "ollam" de la province et ses aides y avaient déposé les offrandes rituelles , des épis de blé , un fromage , une pierre chaude et une flèche pour le plaisir des dieux , et ils y avaient aussi fait brûler des écorces odorantes pour le plaisir des sens humains .
Le postulant , Arnauld Lautrec , pieds nus et vêtu de la seule tunique immaculée , était entré lentement dans le sanctuaire , puis l'avait traversé , fendant la foule qui s'y pressait , jusqu'à venir se placer droit devant Aguilar . Aux premiers mots d'Aguilar , l'émotion étreignit tant la foule que les protagonistes .
- Arnauld Lautrec , acceptez vous de renoncer au prénom que vos parents vont ont donné à votre naissance et de porter dorénavant celui que je vous donne en ce jour , Aguilar , en symbole de l'héritage spirituel que je vous lègue en même temps que mon domaine ? Jurez vous sur votre vie de défendre , pour mes gens et pour la réputation du domaine de Vivesource , les valeurs de chevalerie , d'honneur et de paix ?
Aguilar prit alors sur l'autel un crane humain sur lequel on pouvait lire , en lettres gravées et teintes de suie pour être bien lisibles : "Momento morri" . Ce qui signifiait dans une langue ancienne disparue "Souviens toi que tu vas mourir" . Ce qui avait pour but de rappeler au postulant sa condition de mortel , comme tout un chacun et quelque soit le rang auquel il allait accéder , afin de lui rappeler de demeurer humble .
- Arnauld Lautrec , posez vos mains sur ce crane qui vous rappelle votre condition de mortel , comme tout humain quelque soit son rang , et la nécessité de rester humble de ce fait . Puis acceptez et jurez sur votre honneur et votre vie .
Celui que pour la dernière fois on pouvait appeler Arnault Lautrec posa alors ses mains sur le crâne et scella sa parole :
- J'accepte et je jure , sur mon honneur et sur ma vie .
Puis le postulant s'agenouilla devant Aguilar qui dégaina son épée et la leva vers les cieux afin que tous la voient . Puis lentement il abaissa son épée et porta la "colée" au postulant en frappant légèrement par deux fois sur sa nuque du plat de son épée , lui donnant ainsi symboliquement le dernier coup que ce dernier pût recevoir sans avoir le droit de le rendre .
- Par mon épée , messire Lautrec , je vous fait Chevalier , je vous transmet mon domaine , mes gens , mon prénom ainsi que la charge de défendre les valeurs qu'il symbolise . Qu'il en soit ainsi ! .
Puis se retournant pour s'adresser à la foule :
- Vive Aguilar Lautrec ! Longue vie à lui ! Paix et prospérité pour le domaine de Vivesource !
Un tonnerre de vivats et de hourrahs , inhabituels dans ce temple , salua la fin de la cérémonie . Et c'est dans une cohue indescriptible , amplifiée par les protestations inutiles des druides qui appelaient en vain au calme qui seyait en ce lieu , que le nouvel Aguilar Lautrec pu revêtir ses vêtements d'apparats de chevalier et ceindre son épée , avant de sortir pour lancer les festivités par tout le domaine et prendre le chemin de son destin .
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