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#1 2026-08-15 11:17:04

L. Falkenberg von Mayer
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Les Cendres de Krakow

I. Dorma

Elle mourut un soir de lune noire, ce qui, pour une femme qui avait passé quarante ans à parler de lumière, ne manquait pas d'ironie.

Il n'y eut ni cloches, ni cortège, ni veillée d'État. Trois personnes dans la chambre : Aldric Ravenswood, que l'on nommait encore Main-de-Sixte par habitude, un jeune gorny qui tenait le bassin d'eau tiède sans oser lever les yeux, et Lancelin, assis sur un tabouret trop bas, les coudes sur les genoux, dans la posture exacte d'un homme qui attend un cheval au relais.

La Siostry respirait mal depuis trois lunes. Depuis six, elle ne se levait plus. Le mal lui avait pris les jambes, puis les mains, puis la voix, dans cet ordre méthodique et sans hâte qui est la signature des vraies maladies, celles qui prennent leur temps parce qu'elles savent qu'elles gagneront.

Elle fit signe qu'on approche la chandelle.

Vous voulez lire ? demanda Aldric.

Non.

Sa voix n'était plus qu'un souffle passé au tamis. Elle regarda la flamme un long moment, comme elle avait regardé, jadis, les cascades du Podreznik et les brumes du Grand Canal.

Je veux voir si elle tient debout toute seule.

Lancelin ne dit rien. Il avait appris, avec elle, que la moitié des choses importantes se disent en ne répondant pas.

Puis elle tourna la tête vers lui, et ce fut la dernière fois que ses yeux firent leur travail d'yeux.

Pas de katadra, Lancelin. Pas de foule. Pas de nom sur la pierre.

Les gens vont demander.

Les gens demandent toujours. C'est leur métier.

Elle reprit son souffle, et il lui en coûta plus qu'elle n'en montra.

Une Siostry agit dans l'ombre, et meurt dans l'ombre. Voilà le destin surprenant de quelqu'un qui a voué sa vie à la lumière du Tout-Puissant.

C'est très beau. Vous l'aviez préparée, celle-là.

Depuis onze ans.

Elle sourit. Un tout petit sourire, économe, celui d'une femme qui vient de placer sa dernière pièce et qui sait qu'elle a bien joué.

Elle s'éteignit avant l'aube, à l'heure où les boulangers de Krakow allumaient leurs fours sans se douter de rien.

Wacław Kowalczyk porta le corps lui-même, avec trois strolatz et aucun tambour. On la coucha dans la terre au pied du versant est, à l'endroit où le soleil arrive en premier, sous une pierre nue, sans inscription. Le vieux Corbeau resta debout devant la fosse jusqu'au milieu du jour. Il ne pria pas à voix haute. Il dit seulement, pour lui-même, dans sa langue, quelque chose que personne ne lui demanda de traduire.

II. Ce que le peuple en fit

Le secret tint quatre jours. C'est déjà remarquable.

Au cinquième, une lavandière jura avoir vu la fosse. Au sixième, il y avait des fleurs dessus. Au septième, il y avait des gens à genoux, et au dixième, il fallut poster des hommes pour empêcher qu'on arrache la terre par poignées afin de l'emporter dans des sachets de toile.

Le peuple de Krakow ne pleura pas une dirigeante. Il pleura une sainte. La distinction est capitale, parce qu'une dirigeante, on la remplace, alors qu'une sainte, on la venge, ou on la suit.

Ils commencèrent à chanter le Melodia dans les rues. Pas une fois, pas un soir : tous les soirs, aux mêmes heures, quartier après quartier, jusqu'à ce que la ville entière soit une seule voix étalée sur sept collines. Des vieillards vinrent d'Osterlich, à pied, pour toucher la pierre. On vit des femmes accoucher en réclamant qu'on porte l'enfant jusqu'à la fosse avant même de le laver.

Puis les premiers chariots partirent.

C'était prévisible, et personne ne l'avait prévu. La moitié du domaine, davantage peut-être, était née de l'autre côté, dans les vallées d'Osterlich, à Brześć, à Kradow, dans ces villages que Vespasia avait vidés de leurs mécontents et remplis de sa foi. Ils étaient venus pour elle. Elle n'était plus là. Le raisonnement tenait en une ligne et ne souffrait aucune objection.

Aldric arriva avec les registres un matin de Merkor, et il avait cette tête particulière qu'ont les administrateurs quand les chiffres cessent d'être des chiffres.

Deux cents feux la première semaine. Quatre cents la deuxième. Je n'ai pas encore le compte de la troisième, mais les greniers de Poznań sont ouverts et il n'y a plus personne pour les fermer.

Ils vont où ?

Chez eux, messire. Ils disent qu'ils rentrent chez eux.

Lancelin regarda longuement la carte, puis se servit un verre, ce qui n'était pas un signe de désinvolture mais son seul moyen connu de réfléchir sans que ça se voie.

On peut fermer les routes, proposa Aldric, du ton de quelqu'un qui espère qu'on lui dira non. Trois postes sur la voie du canal et deux sur la crête. Ça arrêterait les trois quarts.

Ça arrêterait les corps.

Pardon ?

Vous arrêteriez les corps, Main-de-Sixte. Les cœurs seraient déjà de l'autre côté, et il ne me resterait qu'un domaine plein de gens qui me détestent en silence. J'ai vu ça ailleurs. C'est très inconfortable.

Il reposa son verre.

Qu'on laisse partir qui veut partir. Qu'on ne demande à personne de se justifier, qu'on ne note aucun nom, qu'on ne confisque rien. Ceux qui s'en vont emportent leurs outils et leur bétail. Nul ne peut forcer les cœurs.

C'est la ruine du domaine.

C'est la ruine du domaine, oui. Écrivez-le, ça fera bien dans les archives.

L'édit fut affiché le lendemain sur les portes de la katadra. Il tenait en quatre lignes et fut, de l'avis général, la chose la plus digne que la maison Mayer ait produite en dix ans. Il accéléra le départ de près de six mille âmes.

III. Un domaine qui s'efface

Trois mois plus tard, Krakow était une belle ville vide, ce qui est la pire chose qu'une ville puisse être. Une ville laide et vide, on la brûle sans regret. Une ville belle et vide, elle vous regarde.

Les marchés tenaient encore, par habitude, avec quatre étals au lieu de soixante. Les élévateurs du port grinçaient à vide. Dans la haute-ville, des maisons entières avaient été refermées proprement, volets tirés, clés rendues à l'intendance, comme si leurs occupants comptaient revenir et savaient parfaitement qu'ils ne reviendraient pas.

Les nouvelles des marges étaient pires. Deux villages de l'ouest avaient hissé les couleurs du Komes de Brześć sans consulter qui que ce soit. Un troisième avait envoyé une délégation demander poliment sous quelle autorité il se trouvait désormais, question à laquelle personne à Krakow n'avait de réponse solide. Le sud ne répondait plus du tout, ce qui était encore la position la plus honnête.

Lancelin passait ses journées à marcher. C'était devenu un problème d'organisation, parce qu'un seigneur qui marche, on ne sait pas quoi en faire.

Aldric le rattrapa sur la grand-place, un soir, une chemise de parchemins sous le bras et une expression que Lancelin lui connaissait bien : celle de l'homme qui a une idée depuis quinze jours et qui attend le bon moment pour la sortir.

Vous allez me dire quelque chose.

Je vais vous dire quelque chose, oui.

Dites-le vite, il fait froid et je n'ai pas mangé.

Nous n'avons plus de domaine, messire. Nous avons un décor. Les taxes de ce mois couvrent l'entretien d'une forteresse et demie. Dans un an, il ne restera que des pierres, et des pierres, il y en a partout.

Vous avez une conclusion, ou c'était juste pour l'ambiance ?

Aldric sortit une lettre de sa chemise. Le pli était sale, corné, manifestement passé par beaucoup de mains et beaucoup de temps.

Elle est arrivée il y a six semaines. Je ne vous l'ai pas montrée tout de suite.

Pourquoi ?

Parce qu'il y a six semaines, vous auriez dit non.

IV. La lettre du Pic

Le sceau était rouge, écrasé, à demi arraché. Lancelin le reconnut avant même de lire, et quelque chose bougea dans sa figure qui n'y avait pas bougé depuis l'enterrement.

Au seigneur de Krakow, quel qu'il soit à l'heure où ceci arrivera.

Nous ne savons plus à qui écrire. Nous écrivons quand même.

L'Illyrie n'est plus. Il n'y a pas eu de bataille, pas de siège, pas de conquête. Il y a eu des mauvaises récoltes, puis des mauvaises années, puis plus personne pour tenir les routes. L'association des cités du Nord existe encore, mais elle n'existe plus que dans nos serments. Les cités elles-mêmes sont des tas.

Nous tenons le Pic. Nous le tiendrons tant qu'il y aura quelqu'un pour monter la garde, et nous sommes quarante-trois à monter la garde, dont onze qui ne devraient plus le faire à leur âge.

Nous n'avons rien à offrir en échange. Nous ne demandons ni troupes, ni or, ni protection. Nous demandons des bras et des gens qui savent bâtir.

Nous avons combattu ensemble contre la Désunion. Votre Siostry a fait ce que nul n'avait su faire : elle a mis à la même table des cités qui se haïssaient depuis trois générations, et elle a gagné sans brûler une seule d'entre elles. On raconte encore ça ici, l'hiver, aux enfants. Ils y croient à moitié.

Si elle vit encore, dites-lui que le Pic de Peyresang se souvient.

Si elle est morte, dites-le-nous, que nous sachions pour qui prier.

Lancelin lut la lettre deux fois. La deuxième plus lentement.

Quarante-trois.

Quarante-trois il y a six semaines, corrigea Aldric.

Vous avez raison, vous avez bien fait d'attendre.

Vous auriez dit non ?

J'aurais dit non. J'aurais dit qu'on ne quitte pas la tombe d'une femme six mois après l'avoir creusée, et j'aurais eu tort, parce que ce n'est pas la tombe qui compte.

Il replia la lettre avec un soin qui ne lui ressemblait pas.

Elle n'a jamais rien bâti pour elle-même, Main-de-Sixte. Pas une fois. Hebron, elle l'a démontée pour sauver ses gens. Krakow, elle l'a montée pour les mêmes. L'Illyrie, elle y est allée sans un okor de bénéfice et elle a uni des villes qui ne voulaient même pas partager un puits. Si on reste ici à faire des offrandes sur un caillou, on transforme une femme qui a passé sa vie à servir les autres en décoration de jardin. Ce serait une insulte, et en plus, ce serait ennuyeux.

Donc ?

Donc écrivez au Pic. Dites-leur que la Siostry Vespasia est morte, qu'elle est morte discrètement et que c'était voulu. Dites-leur qu'on arrive.

Avec qui, messire ?

Avec ceux qui voudront. Vous avez très bien compris que je ne force personne, vous l'avez écrit vous-même sur la porte de la katadra.

V. Le démontage

On vida Krakow comme on avait vidé Hebron, mais sans les cantiques et sans la ferveur. Ce fut un travail d'hommes fatigués.

Les cloches redescendirent des beffrois, les vitraux repartirent dans la paille, les registres de l'intendance furent recopiés en double et scellés à la cire. On céda ce qui ne pouvait voyager, on brisa ce qui ne pouvait être cédé. Les forteresses furent démantelées pierre à pierre, et le domaine des Mayer, sur les cartes d'Osterlich, redevint en quelques lunes une belle tache blanche que le Komes de Brześć s'empressa de repeindre à ses couleurs.

La fosse resta. C'était la seule condition que Lancelin avait posée : on ne déplacerait pas le corps, on ne l'emmènerait pas en relique, on ne le mettrait pas dans une caisse. Elle avait demandé l'ombre, elle garderait l'ombre. On confia la pierre nue à deux vieux gorny qui refusèrent de partir, et à qui l'on laissa de quoi tenir dix ans.

Aldric fit le compte des départs la veille du grand convoi, et il vint trouver Lancelin avec la même tête que le jour des registres, mais retournée.

J'ai un problème de chiffres.

Encore.

J'attendais trois cents feux. J'en ai onze cent quarante.

Un silence.

Répétez.

Onze cent quarante. Charpentiers, tailleurs de pierre, tonneliers, la totalité des herboristes du Jardin des Simples, quatre-vingts strolatz, la moitié du chapitre de la katadra, et deux cent trente familles dont je ne trouve la trace dans aucun de mes rôles, ce qui signifie qu'elles sont revenues d'Osterlich exprès pour partir avec nous.

Lancelin ne dit rien pendant un moment. Il regardait la place où l'on chargeait les derniers chariots, les gosses grimpés sur les bâches, les bœufs qu'on attelait dans le noir.

Elles sont revenues pour quoi ?

Je leur ai posé la question. La réponse est toujours la même et elle est très agaçante.

Dites.

Elles disent qu'elles vont là où va la maison.

VI. Le Pic de Peyresang

Ils arrivèrent en Illyrie au début de l'automne, par la route basse, celle qui longe les anciens relais.

Ce qu'ils virent en chemin ne surprit personne parce qu'on les avait prévenus, et acheva quand même de leur serrer la gorge. Des cités du Nord, il restait des enceintes debout autour de rien. Des rues bien tracées, des seuils bien taillés, des fours communaux intacts, et l'herbe. Partout l'herbe. Dans un des bourgs, une cloche pendait encore à son clocher et sonnait toute seule au vent, ce qui, de l'avis unanime du convoi, fut la chose la plus désagréable du voyage.

Les hameaux survivants étaient en autarcie depuis si longtemps qu'ils avaient réinventé leurs propres poids et mesures. Personne ne leva la main sur les nouveaux venus. Personne ne les accueillit non plus. On les regarda passer, longuement, comme on regarde le temps changer.

Le Pic, lui, tenait.

Il tenait mal, avec des étais partout, une porte réparée trois fois et un chemin de ronde où il valait mieux savoir où poser le pied, mais il tenait, et sur la plus haute tour la bannière était propre. Quelqu'un, là-haut, prenait encore la peine de la laver.

Les quarante-trois descendirent. Ils étaient trente-neuf.

Il n'y eut pas de discours de bienvenue. Le plus vieux des quarante-trois, un homme sec dont les mains ne tenaient plus tout à fait droites, s'avança jusqu'à la tête du convoi, regarda les onze cent quarante feux étalés derrière sur trois lieues de route, et resta comme ça un temps qui parut très long.

Vous êtes beaucoup.

On m'a dit ça, oui, répondit Lancelin.

On avait demandé des bras.

Vous en avez.

Le vieux hocha la tête. Il ne trouva rien d'autre, et il fit bien, parce qu'il n'y avait rien d'autre.

Lancelin ne monta pas au Pic ce jour-là. Il fit dresser les tentes dans la plaine, au pied de la montagne, et il attendit que le convoi soit installé, que les feux soient allumés, que les gosses soient couchés. C'est seulement au soir du troisième jour qu'il fit sonner le rassemblement, et il ne monta sur rien du tout, ni estrade, ni chariot, ni pierre. Il resta au niveau des gens, ce qui était calculé.

Je vais faire court, il fait froid et vous travaillez demain.

Le silence se fit sur trois mille personnes, ce qui est un phénomène plus impressionnant que n'importe quelle bataille.

On m'a demandé cent fois pourquoi on partait. Je n'ai jamais répondu, parce que je ne savais pas. Maintenant je sais, alors je vous le dis une fois et on n'en reparle plus.

Il montra la plaine derrière lui, les enceintes vides, les cités mortes du Nord dont on devinait encore les lignes dans la nuit.

Ces villes-là ont fait quelque chose que personne n'a refait depuis. Elles se détestaient, elles se volaient, elles se seraient égorgées pour un droit de péage, et un jour elles se sont assises à la même table et elles ont décidé de leur sort elles-mêmes. Contre des seigneurs qui valaient bien mieux qu'elles sur le papier. Elles ont gagné. La Siostry n'a fait que tenir la table.

Il laissa passer un temps.

Elle est morte dans le noir parce qu'elle l'a voulu. Elle n'a pas laissé son nom sur une pierre, elle n'a pas laissé de katadra, elle n'a rien laissé du tout, et si on la transforme en sainte à qui on apporte des fleurs, on perd tout ce qu'elle a fait. Une Siostry agit dans l'ombre et meurt dans l'ombre. À nous de faire le reste au grand jour.

Alors voilà ce qu'on va faire. On relève les cités du Nord. Toutes. Pas des campements, pas des baraques, des cités : les murs, les puits, les fours, les marchés, les routes entre elles. On les rend à ceux qui sont restés, et ceux qui sont restés décident chez eux, comme avant, comme à l'époque où ça les regardait. Les Mayer ne sont pas venus régner sur l'Illyrie. Les Mayer sont venus tenir la table.

Il s'arrêta là, parce qu'il avait dit qu'il ferait court.

Le premier mur qui monte, c'est celui de la ville la plus proche, et j'y serai à l'aube avec une truelle. Je préviens tout de suite que je suis très mauvais.

Il y eut un rire, puis un grondement, puis le bruit de trois mille personnes qui se dispersent vers leurs feux en parlant fort.

Aldric le rejoignit un peu plus tard, quand la plaine ne fut plus qu'un semis de braises jusqu'à l'horizon.

C'était bien.

C'était honnête. Ce n'est pas pareil.

Elle aurait aimé.

Lancelin haussa les épaules, les yeux sur le Pic dont la silhouette noire bouchait un quartier du ciel.

Elle aurait dit que c'était trop long et qu'il y avait une faute de doctrine au milieu.

Il y en avait une.

Je sais. Bonne nuit, Main-de-Sixte.

Au matin, les premières pierres remontèrent.

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#2 2026-08-17 22:17:36

L. Falkenberg von Mayer
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Re : Les Cendres de Krakow

VII. Le premier hiver

Un mur ne se relève pas comme on l'imagine. On croit qu'il suffit d'empiler ce qui est tombé. En réalité, il faut d'abord tout descendre, trier ce qui tient encore, jeter les trois quarts, et recommencer plus bas que le sol.

Ils apprirent ça en douze jours et le répétèrent pendant deux ans.

Les écuries d'abord, parce qu'un cheval mal logé meurt avant un homme mal logé, et qu'un homme mal logé travaille quand même. Les forges ensuite, six dans la première année, avec les enclumes de Krakow qu'on avait traînées sur trois cents lieues en maudissant celui qui avait décidé de les prendre. Puis les greniers, les chaumières, les fours communaux, les puits qu'il fallut curer un par un, et enfin les murs, qui vinrent en dernier parce que Lancelin avait tranché la question d'une phrase le premier matin :

On ne bâtit pas des remparts autour de rien. D'abord ce qu'il y a dedans.

Les Illyriens vinrent lentement. Trois familles la première lune, une trentaine à la fin de l'hiver, et au printemps suivant il fallut ouvrir un second chantier parce que le premier ne pouvait plus contenir tout le monde. Ils venaient des hameaux d'autarcie, avec leurs poids bizarres et leurs mesures à eux, et ils regardaient longtemps avant de poser la main sur quoi que ce soit. Puis ils la posaient.

Le soir, autour des feux, les vieux de Krakow racontaient. C'est ce qui emporta l'affaire, pas les chantiers.

Ils racontaient Hebron, la ville démontée pierre par pierre pour que personne n'ait à mourir. La traversée du Grand Canal, les cloches sur des chariots à roues renforcées, les vitraux dans la paille. Ils racontaient Krakow bâtie sur sept collines et Krakow défaite en une saison, l'édit sur la porte de la katadra, les six mille qui étaient partis sans qu'on relève un seul nom. Les Illyriens écoutaient ça avec la méfiance des gens qui ont déjà entendu de belles histoires, puis ils comptaient les charpentiers, les herboristes et les tailleurs de pierre autour d'eux, et l'arithmétique finissait par les convaincre mieux que les récits.

Deux fois trois cents lieues pour ne pas contraindre un homme. On ne fait pas ce voyage-là quand on aime le pouvoir.

VIII. Les doléances

Aldric tenait séance deux fois par lune, dans la halle du Pic, sur une table de chêne posée sur des tréteaux et flanquée de deux clercs. Lancelin y venait une fois sur trois, s'asseyait au bout, et parlait très peu, ce qui passait pour de la sagesse et n'était souvent que de la lassitude.

Les chefs de village entraient, saluaient, et remerciaient. Toujours. C'était devenu un rituel presque encombrant : avant même d'exposer leur affaire de bornage ou de dîme, ils tenaient à rendre grâce au jeune seigneur.

Mais sous la reconnaissance, il y avait autre chose, et Lancelin mit trois séances à mettre un nom dessus.

Un homme de la vallée basse, un meunier avec des mains comme des pelles, finit par le dire à peu près franchement.

On vous remercie, messire. Vraiment. Mais on remerciait aussi les autres, au début.

Quels autres ?

Tous les autres. Il y en a eu beaucoup.

Il expliqua, et les suivants complétèrent, séance après séance, chacun avec sa version et sa rancune. La Désunion n'avait pas été qu'une guerre : ç'avait été trente ans de chefs de clan persuadés d'avoir raison. Chacun un peu plus grand que la cité voisine, chacun avec sa cour, sa légitimité, ses griefs anciens et son besoin viscéral d'être le premier à la table. Ils s'étaient ruinés à se prouver les uns aux autres qu'ils comptaient. Et quand l'union des Nordistes avait fini par se faire, sous la main de la Siostry, elle avait tenu le temps qu'il fallait pour gagner, puis les mêmes égos avaient repris leur place, et le domaine s'était éteint sans qu'un seul ennemi ait eu à lever le petit doigt.

On ne demandait donc pas à Lancelin d'être fort. On lui demandait de surveiller ça.

Il le comprit un soir de séance, en écoutant un vieux forgeron de Gezya nommé Antonich expliquer pendant un quart d'heure une histoire de bornes qui n'intéressait personne et qui n'était, à l'évidence, qu'un prétexte pour rester dans la salle.

Vous n'êtes pas venu pour vos bornes.

Non, messire.

Vous êtes venu voir si j'avais grossi, maître Antonich.

Le vieux ne répondit rien, ce qui était une réponse.

Lancelin résuma la chose à Aldric le même soir, en trois lignes, dont deux inutiles :

Ces gens n'ont pas peur d'un tyran. Ils ont peur d'un imbécile. Ceux qui veulent dominer le monde ne sont jamais autre chose : des gens incapables de tenir leur propre vanité, et qui font payer ça à cinquante mille personnes. La Désunion n'a pas été perdue par les armes, elle a été perdue par des hommes qui n'ont pas su se taire à temps. Des gens bouffies d'orgueil et d'arrogances.

Le reste des doléances suivait toujours le même sillon. Liberté d'entreprendre : que le seigneur ne se mêle ni des foires, ni des prix, ni des métiers. Liberté de culte : que chaque village garde ce qu'il vénère. Les Illyriens priaient les Anciens Dieux, mais chacun à sa manière, un saint patron d'artisans ici, une divinité protectrice là, un totem de vallée ailleurs, et personne n'avait envie de se faire expliquer par un étranger lequel était le bon. Seule Gezya, au nord, faisait exception : une poignée de Podeszwites d'une branche orthodoxe venue d'Osterlich, minoritaires, austères, et parfaitement conscients de l'être.

IX. Deux questions

Deux questions, mon seigneur. Il vous faut statuer très rapidement. Une très importante, et une autre plus anecdotique.

Lancelin ne leva pas les yeux de la table où séchaient des plans de charpente.

La première : le mercenaire Rainer est monté sur le trône d'Okord.

Là, il leva les yeux.

Un mercenaire, messire. Un barbare. C'est le signe d'une chute lente et profonde de la charge royale. Peut-être serait-il opportun de prendre contact avec la couronne. De servir Okord, le vrai Okord, celui de vos aïeuls, avant qu'il ne soit trop tard. C'est ce qu'aurait fait la Siostry.

Un temps.

La seconde est une demande plus diffuse du peuple du Pic de Peyresang. La rue veut savoir si vous officialisez une religion ou une autre. Ce n'est pas très important. Mais votre passé podeszwite, et la présence encore omniprésente de la Siostry, les rendent nerveux à ce sujet.

Main-de-Sixte attendit. Il avait posé ses parchemins dans l'ordre où il comptait les traiter.

Tu as raison, un sujet me semble bien plus important que l'autre.

Je m'en doutais, messire.

Sais-tu à quel culte se vouait mon arrière-arrière-grand-père, ainsi que son fils ?

Aldric fit une moue à peine dissimulée. Il avait très bien compris où son jeune seigneur voulait l'emmener. Il fit non de la tête, lentement, comme pour lui interdire de continuer sur cette voie.

Mon seigneur, la Siostry est encore dans...

Les Anciens Dieux, Main-de-Sixte. Mon choix est fait.

Aldric ferma les yeux.

Il pensait à elle. Aux quarante années de ferveur, aux katadras bâties et rebâties, aux nuits sans sommeil, aux tisanes refusées, à la fosse nue au pied du versant est. Il savait son jeune seigneur peu adepte d'aucun culte, tiède devant l'Unique comme devant le reste, mais de là à balayer d'un mot celui qui avait forgé les dernières décennies de la maison Mayer.

Vous savez ce que ça dira d'elle.

Ça ne dira rien d'elle. Ça dira quelque chose de moi, et c'est exactement le but. Gezya garde ses gorny, ses rites et ses jeûnes, personne n'y touchera. Le reste garde ses Anciens Dieux. Et moi j'aurai le mien, qui est aussi celui de ma lignée, ce qui n'est pas un scandale.

Elle vous aurait dit que la foi n'est pas une politique.

Elle m'aurait dit ça, oui. Et le lendemain elle aurait fait exactement ce que je fais.

Aldric rouvrit les yeux et ne trouva rien à opposer, ce qui lui déplut considérablement.

Et pour l'autre question ? reprit Lancelin.

La couronne.

Je m'en lave les mains.

Messire...

Okord n'est plus. Pour le moment.

Il pensa quelques instant à Antonich, puis demanda à la volée.
Il a grossit Rainer, non ?

Il retourna à ses plans de charpente. Aldric resta debout un instant devant la table, puis rassembla ses parchemins dans l'ordre inverse de celui qu'il avait prévu, et sortit sans un mot.

Dehors, sur le chantier de la basse-ville, quelqu'un criait qu'on avait mal calé une poutre.

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